«SIMORGH» – Lucio Bukowski & Lionel Soulchildren (Chronique)

Certains rappeurs suivent un rythme de parution particulièrement soutenu. A côté de l’évidence Jul se trouve, par exemple, A2H : un album en avril 2016, un EP 8 titres en juin 2016, une summertape en août 2016 ainsi qu’une wintertape en février 2017. Cette démarche est aussi celle de l’étonnant Lucio Bukowski, du collectif lyonnais L’Animalerie.

En novembre dernier, Lucio proposait Hourvari. Moins de six mois plus tard, il est de retour aux affaires avec Simorgh, nouvel  opus dans  la carrière d’un artiste atypique. En effet, Lucio Bukowski n’est pas uniquement rappeur. Quand il n’est pas au micro, il écrit. Deux ouvrages sont mêmes prévus pour 2017. Un recueil de poèmes : « Je demeure paisible au travers de leurs gorges », (édition Les gens du blâme) ainsi qu’un essai sur l’ouvrage de Louis Calaferte, « Septentrion » ( éditions du Feu sacré).

Pour ce nouvel album, Lucio Bukowski s’est entouré d’une pointure pour la production. Lionel Soulchildren est la moitié de Souldchildren, un duo de beatmaker habitué des grands noms du rap français : Georgio, Youssoupha, Diam’s, Keny Arkana ou encore Flynt.

Simorgh (pour l’oiseau issu de la mythologie perse) s’ouvre sur « Aurore sur B612 » , du nom de l’astéroïde dont provient le Petit prince, héros du roman de Saint Exupéry. « Dessine moi un mouton » devient « dessine moi à mains levées le plan d’une bombe artisanale ». Ou comment transposer l’innocence d’un enfant dans une conjoncture marquée par l’angoisse, où l’on prie pour une tranquillité à la rareté croissante.

Simorgh est parfois sombre, parfois solaire, mais jamais naïf (voir « Arrêt Transylvanie » : « Etre heureux ou souffrir ? Mon capitaine les deux »). Comme à son habitude, Lucio ne boxe pas mais jongle brillamment avec les mots pour disserter sur une époque où la réflexion s’estompe sur l’autel de la spontanéité.  Mention spéciale pour «  Islero » , du nom du taureau assassin du torero Manolete, comme métaphore d’une société où « on ne comprend rien au présent, mais où on préfère les films futuristes ». Lucio y mobilise un flow saccadé, comme dicté par l’ambiance qu’il condamne « Estocade, soulèvement, Islero gloire à toi ! »

« Nyx » est l’occasion pour le rappeur lyonnais de mobiliser, via une personnification de la déesse de la nuit, une thématique déjà présente dans Hourvari : la futilité des festivités nocturnes. Le lyonnais dévoile la douleur qui est la sienne au moment de s’insérer dans un monde rempli de faux-semblants : « la couleur est traître, la douleur est belle, surement l’inverse » / «  quel est ce cadenas que je porte en mon centre ? »

Simorgh

Aurore sur B612
Flingue ou sonate
Islero
L’origine du monde
Divagation albâtre
Toutes directions
Clientes fidèles
Le chien, l’homme et le roi
Arrêt Transylvanie
Nyx

«Fais le à fond, affirme ta volonté mais d’un ton calme ». Aussi clivant qu’abouti, ce nouvel album de Lucio Bukowski possède (au grand minimum) deux vertus. Il permet, à l’instar des précédents projets du lyonnais, de préparer ses épreuves de cultures générales en écoutant du rap français. Par exemple, l’origine du monde renvoi au célébrissime tableau de Gustave Courbet. La question du commencement de l’humanité est traduite en des termes crus : « qui éjacula un soir dans l’origine du monde ? ».

Egalement, Lucio perpétue une de ses habitudes, trop rare chez les rappeurs contemporains : l’auteur de la prod est systématiquement cité et même associé au nom de l’artiste lorsqu’ il compose l‘intégralité de l’album. Ce procédé est peu fréquent, alors que le beatmaker participe à l’essence même d’un son. Nouvelle exemple pour placer définitivement le lyonnais en dehors des standards du milieu.

 Lucas Rougerie / Twitter: lucasrougerie

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