Pourquoi Eminem est-il plus chiant que Lil Wayne en 2018 ?

Ce sont deux des rappeurs les plus importants de la décennie 2000-2010. Ils ont vendu des millions d’albums, ont enchainé les hits et ont participé à la popularisation du rap à travers le globe. Eminem et Lil Wayne font de nouveau parler d’eux en ce trimestre chargé avec des fortunes assez diverses. Comment expliquer que l’album Kamikaze d’Eminem soit aussi ennuyant en comparaison avec le tant attendu Carter V de Lil Tunechi ?

Un album dans sa forme classique peut être vu comme une discussion confidentielle entre nous, les auditeurs, et l’interprète du disque. Lui nous parle, raconte ou se raconte tandis que nous subissons, armés de notre bagage culturel, de nos connaissances et de notre sensibilité. Écouter Eminem jadis était alors une expérience fascinante : « My songs can make you cry, take you by surprise/ And at the same time, can make you dry your eyes » (« Mes chansons peuvent te faire pleurer, te prendre par surprise et sécher tes larmes en même temps ») rappait-il en 2002 sur « My Dad’s gone crazy ». Lorsqu’il n’en avait rien à faire du regard d’autrui et qu’il était animé par une rage envers tout un système trop lisse entre 1999 et 2009, Marshall Mathers était peut-être l’homme le plus intéressant de la planète !

Les années sont passées et ont eu un impact très violent sur la carrière d’Eminem. Quand ses auditeurs les plus hardcores voulaient l’entendre descendre les Rihanna ou les Ed Sheeran comme il avait pu le faire avec Britney Spears ou Mariah Carey autrefois, le rappeur de Détroit a préféré collaborer avec eux pour finalement rentrer dans le moule de ce qu’il abhorrait dans un premier temps… Enfin, la mythologie d’Eminem, parsemée de nombreuses personnes importantes, semble se clore avec des morceaux particulièrement insipides. « Headlights », la lettre d’excuse à sa mère peine à nous tenir en haleine tandis que « Bad Husband » dans lequel Eminem s’excuse auprès de son ex-femme Kim nous laisse complètement stoïques… Aime-t-on Eminem seulement lorsqu’il est enragé ? Ce qui est sûr, c’est que la rage est un moteur d’inspiration évident pour lui, d’où le regain d’intérêt populaire à son égard à la sortie de Kamikaze.

A l’instar du Carter V, Kamikaze n’a rien de l’album parfait. C’est néanmoins notre attachement pour ces artistes qui jouent un rôle prépondérant dans la manière dont nous recevons ces disques. Blessé par les retours très négatifs autour de Revival, Em’ retrouve un soupçon de sa rage d’antan. L’intérêt du disque pour un fan « à l’ancienne » ne repose néanmoins pas sur son clash avec Machine Gun Kelly, mais plutôt sur les histoires qu’il tient à nous raconter. Sur « Stepping Stone », par exemple, où est actée la fin de D12 de manière lucide et non misérabiliste comme sur « Bad Husband » (issu de Revival). C’est néanmoins très peu et un artiste aussi fascinant qu’Eminem devrait avoir beaucoup plus à apporter. Même ses nouvelles relations amoureuses passionnelles – qu’il dépeignait avec plus de brio dans « Crazy in Love » ou « Space Bound » en 2004 et 2010 – peinent à être captivantes sur « Normal ». Les performances vocales poignantes de la future star Jessie Reyez et la collaboration retrouvée avec Royce da 5’9 restent deux des meilleurs moments d’un disque au goût fade. Surtout pour une légende telle qu’Eminem.

Quand Lil Wayne avait des discussions avec ses auditeurs, c’était notamment pour parler de sa bite, du F dans son surnom (« It’s Weezy F Baby and the F is for » quelque chose de drôle) ou de sa vie de rockstar. Très rarement fait-il le bilan sur sa vie ou verse-t-il des larmes de mélancolie. C’est précisément pourquoi ses rares moments de fragilité ont pris de l’importance avec le temps, comme lorsque le natif de la Nouvelle-Orléans s’en prend à Georges Bush après l’ouragan Katrina ou, sur une note plus personnelle, quand il raconte son addiction à la drogue dans le terrible « I Feel Like Dying ».

Quand on ne raconte rien de particulièrement profond, il est essentiel de se diversifier fréquemment. Lil Wayne l’avait bien compris à la suite de son plus grand album Tha Carter III mais avait peut-être considéré le terme « se diversifier » de manière trop littérale. Après l’horrible album Rebirth qui combine le pire du rock avec la pire utilisation de l’auto-tune possible, Wayne tente de revenir aux fondamentaux avec Tha Carter IV.  Ses moments de parolier génial y sont néanmoins trop peu nombreux pour que l’on regagne une totale foi en lui. L’histoire de Lil Wayne devient ensuite un bras de fer long de plusieurs années entre lui et son mentor Birdman… Ce n’est un secret pour personne que ce dernier escroque sa poule aux œufs d’or depuis des années, et qu’il aurait sans doute continué de le faire si une sorte de pression populaire venant des fans et des proches de Lil Wayne ne l’avait pas fait céder (ça et les avocats de Lil Wayne). L’amour (et les avocats de Lil Wayne) a vaincu cet odieux personnage, le contexte est optimal pour sortir le tant attendu Carter V !

C’est vraiment l’amour qui est le vainqueur du dernier album de Weezy. L’amour des mots, ceux que le Lil Wayne de 2007-2010 faisait danser dans son cerveau. L’amour de sa mère, présent dans la narration du projet, réintroduit Dwayne sous un jour nouveau. Plus sensible et plus proche du réel, Tha Carter V, malgré plusieurs fausses notes, a un goût d’album plus grand que la musique elle-même. Lil Wayne devient un trait d’union entre plusieurs époques et plusieurs styles. Qu’un refrain de XXXTentacion ouvre quasiment l’album, que Kendrick Lamar donne un coup de main pour un storytelling explosif ou que Snoop Dogg revisite avec lui l’un des grands morceaux de Dr. Dre symbolise parfaitement l’ampleur et le respect autour de Weezy. Plus que tout, cet album symbolise l’amour de la vie. L’histoire la plus poignante que Lil Wayne n’ait jamais narrée est sur la dernière piste du disque. Dans « Let it all work out », Lil Wayne parle du petit Dwayne Carter, de ses turbulences émotionnelles précoces qui l’ont presque poussé au suicide. Plus qu’une bonne surprise, Tha Carter V est un objet précieux pour comprendre ce qu’est Lil Wayne et donne même une envergure différente à ses anciens titres.

Tout est une question d’histoires à raconter ; Eminem semble en être à court et ne parvient à toucher ses auditeurs que par intermittence. Lil Wayne n’a quant à lui jamais été un meilleur interprète que sur ce disque. Son écriture a rarement été aussi introspective et on ne peut qu’être touché par la sincérité et la sensibilité dont il fait preuve tout au long du disque.

A appris à aimer grâce à Kanye West, Nekfeu, Alpha Wann et Eiichiro Oda..

2 Comments

  1. Weedy Oct 16, 2018 at 19 h 38 min

    Kamikaze « un disque fade »… putain qu’est-ce qu’il faut pas entendre comme conneries de nos jours… Mais bon quoi de plus logique à une époque où des Lil Pump, 6ix9ine, Lil Xan, Lil Yachty, Yung Thug et autre artistes mainstream ou avec un niveau lyrical proche de 0 du genre sont adulés par les critiques. Eminem, lui, revient avec un véritable album rap avec des lyrics travaillés, des doubles sens etc… ne reçois que des critiques négatives… Certes Recovery était différent de ce qu’il avait fait par le passé, certes depuis MMLP2 il utilise des instrus type rock, certes Revival n’était pas parfait, certes Em est moins agressif envers les pop stars, certes il s’est excusé envers sa mère et son ex femme etc… mais je crois que vous oubliez qu’il a vieilli, muri et par dessus tout il n’est plus sous une influence constante de différentes drogues… Alors arrêtez avec vos « Eminem c’était mieux avant / Eminem c’est plus ce que c’était / Rendez-nous l’ancien Eminem ». Bordel! Ce type fut un des plus grand que le rap ait connu et restera éternellement l’un des plus grand. Tous les vrais rappeurs le savent et même ces rappeurs de la nouvelle génération qu’il clash dans Kamikaze le respecte au plus au point. Même MGK idolâtre Eminem, il ne la en réalité clashé que dans le but d’attirer l’attention de son idole (ceux qui me diront le contraire sachez que MGK a supprimé pleins de tweet où il félicitait Em suite à ce clash). Et pour ma part Kamikaze n’est pas une simple réponse envers les critiques de Revival mais plus une critique sur le monde du rap actuel où des rappeurs mainstream ont une plus grande notoriété que des rappeurs de qualité tels que Hopsin, Dizzy Wright, Demrick, NF, K.A.A.N. etc… Sincèrement je ne comprend cette haine envers Em depuis qu’il est sorti de sa période Relapse… Putain il a 45 ans laissez le se diversifier et faire ce qu’il a envie de faire. Il n’est plus à une époque où il a tout à prouver, où il doit réussir à se faire une place. Bref au moins vis-à-vis de Lil Wayne votre point de vue est plus objectif, c’est toujours ça de pris. Sur ce peace et « FACK ON EVERYONE ! »
    PS: Kamikaze = Album of the year

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    1. Yoofi Oct 17, 2018 at 14 h 01 min

      Salut Weedy ! Sache que le rédacteur de cet article (moi) est vraiment un très grand fan d’Eminem. L’avis que je donne est vraiment le mien et pas celui d’une tendance (un peu épuisante) qui cherche à taper sur Eminem à chacune de ses sorties. Evidemment, Eminem rappe mieux qu’à peu près tout le monde, évidemment que c’est l’un des plus grands rappeurs de tous les temps ! Ceci étant dit, je ne pense pas que bien rapper soit suffisant pour faire de bons disques. Surtout quand t’es une légende comme il l’est. Après, si l’album te plait, j’en suis très heureux, et je pense que c’est l’essentiel ! En tout cas, c’est cool que tu aies pris le temps de lire un article qui avait un avis différent du tien, merci de ton retour !

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