Même sur un site aussi exhaustif que Newzikstreet, on peut le constater : la place de la femme dans le rap français, et même dans le rap en général, est moindre, quasi anecdotique. Leurs confrères masculins sont quant à eux très nombreux, et sont bien plus faciles à reconnaître et à accepter pour un public formaté à la musique Hip Hop. Dans les années 2010, très peu d’entre elles ont réussi à tirer leur épingle du jeu, souvent avec un buzz éphémère ou avec un succès d’estime limité aux gouffres de l’underground. A travers quelques figures importantes de ces sphères diverses, tentons de parler de rappeuses d’aujourd’hui, de ce qui les différencie de celles d’hier et de ce que leurs regards apportent à la culture Hip Hop.

La décennie 2010, c’est Nicki Minaj

On parlait de buzz éphémère ou de succès limité, mais parlons totalement de l’inverse, parlons de Nicki Minaj. La rappeuse originaire du Queens a montré qu’il était possible pour une artiste féminine de perdurer dans le milieu et d’en être l’une des têtes d’affiches les plus importantes de sa décennie. Aucune femme n’avait réalisé cela avant elle, sinon peut-être Missy Elliott à une échelle moindre.

Quelles ont été les clés du succès de Nicki Minaj ? Pour beaucoup, cette question se résume à savoir « elle a sucé qui ? », mais son ancienne manager, Debra Antney (également la mère de Wacka Flocka Flame) livre d’autres explications : « Elle ne faisait pas la fête, elle ne se droguait pas, elle n’avait pas de petits copains, rien de tout ça. Elle ne prenait pas de médicaments, ne faisait pas de vagues… Elle bossait ! ». Son travail, qui comprenait des cours de chant, des sessions studios avec Gucci Mane, le tout agrémenté par des discours de motivation de Debra Antney lui a permis de s’engager sur le label de Lil Wayne, Young Money (en 2009). Certes, la chirurgie esthétique est peut-être pour quelque chose dans sa transition de nouvelle sensation rap à superstar de la pop mondiale… Nicki Minaj joue souvent la carte de l’érotisme, mais de manière à rendre fières les femmes Afro-Américaines, et de manière générale, toutes celles qui ont des courbes plus généreuses que ces « skinny bitches ».

Nicki Minaj fascine également à cause de son style très coloré. Ses perruques passent du vert fluo au rose d’un clip à l’autre, et mettent en lumière ses gimmicks et les nombreux personnages qui sommeillent dans sa tête. Parmi les plus reconnaissables, Roman Zolanski, un jeune garçon homosexuel et un peu dérangé, potentiellement le fruit de son avortement qui eut lieu en 1998, alors qu’elle n’avait que 16 ans… Ce n’était pas vraiment le style d’Onika Maraj (de son vrai nom) de parler des détails de sa vie à travers ses textes, mais en vieillissant, l’artiste se veut plus introspective. Son dernier album, The Pinkprint, était légèrement de cette veine ; quant au prochain, qui devrait paraître en 2017, il sera l’un des évènements de l’année, bien plus que sa confrontation houleuse avec Remy Ma. Les clashs entre femmes aux USA sont légions, comme s’il n’y avait pas de place pour plus d’une rappeuse dans ce milieu très testostéroné… Mais dans ce rap game féminin aux airs de Game of Thrones, Cersei Minaj n’a pas d’égal.

Les femmes et le rap conscient

Pour beaucoup, le rap conscient en France est mort et plus personne ne se soucie des tracas dans le monde depuis que Diam’s nous a fait une Fabe (mais nous sommes le 8 mars, donc il faudrait peut-être dire que c’est Fabe qui a fait une Diam’s, non ?). Or, le rappeur le plus politisé de France est certainement une rappeuse, Keny Arkana en l’occurrence. La rappeuse marseillaise est même liée au parti politique du NPA. Elle n’a jamais changé son fusil d’épaule, défendant ses valeurs anti-systèmes dans chacun de ses disques. Son dernier EP en date, Etat D’Urgence (sorti en mai 2016) en est une nouvelle preuve.

Sans doute de par leur éducation, les femmes ont toujours eu plus d’empathie que les hommes. Elles sont moins égo-centrées, plus sensibles, sans doute même plus vertueuses que les hommes. Dans notre société très patriarcale, elles sont vues comme inférieures aux hommes sur de nombreux aspects, sinon tous, et on sait qu’être dans une condition d’oppressé nourrit nécessairement des envies de rebellion. Voilà quelques raisons qui pourraient expliquer pourquoi une grande majorité des rappeuses n’omettent jamais d’évoquer la condition de l’Homme en général, ainsi que leur propre condition de femmes dans un monde machiste.

Parmi elles, la rappeuse Nantaise Eli MC se veut sensible aux maux sociétaux. Sa première mixtape, Crépuscule d’une pensée (sorti en 2013) contient notamment le morceau « Solitaire » qui dresse un constat très sombre des relations que l’on entretient avec autrui.

Si c’est le style boom-bap qui séduit l’auditeur chez Eli MC, c’est bel et bien le caractère sale invoquée par La Gale qui interpelle. La Suissesse ne rappe que sur des beats anxiogènes, peint des images sombres sur fond de guerre ou de jeux de pouvoir dans lesquels elle et les siens ne sont pas invités.

Le rap féministe quant à lui, continue d’exister, en dépit de ce que pense le magazine Elle. Car en plus de l’évidence Diam’s, et de la moins évidente Princesse Anies (mais tout aussi douée, sinon plus), plusieurs de leurs contemporaines s’expriment à ce sujet.
C’est le cas de Pumpkin, qui à travers son rap très stylisé, défend la liberté des femmes, la liberté de s’habiller n’importe comment, manger son pot de Nutella n’importe quand, sans pour autant complexer à cause des couvertures de Elle par exemple…

La rappeuse Lyonnaise Safyr Sfer évolue également dans la sphère du sans complexe, et glorifie les formes, le sourire et le je m’enfoutisme face au regard des autres. Son rap est simple, intelligible et semé de fulgurances poétiques.

Il faut croire que l’avenir du rap féminin francophone se trouve quelque part entre le territoire rhonalpin et la Suisse, car KT Gorique en est l’une des talentueuses représentantes. Originaire de Sion, cette jeune MC semble pouvoir tout faire, entre le chant, le rap et même le jeu d’acteur, puisque vous avez pu l’apercevoir dans le long-métrage Brooklyn. Son dernier album, Tentative de Survie (mars 2016), comprend quelques collaborations prestigieuses (Hugo Tsr, Senamo) mais démontre surtout les nombreuses qualités de son auteure engagée, polyvalente et attachante. Le couteau Suisse sortira sa mixtape « Vision Nocturne » dans les mois prochains, dont plusieurs extraits ont été dévoilés dernièrement. Pour ce projet tout un concept a été mis en place et une chose est sûre, ça promet. Plus d’explication sur le clip « Anthem » sorti en janvier.

https://www.youtube.com/watch?v=AXY4MRj-qH4

Le renouveau du rap féminin en marche

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KT Gorique – Ladea – Orties – Moon’a

La nouvelle protégée de Tefa, Chilla, vient elle aussi de Rhône-Alpes et peut également faire beaucoup de choses près d’un microphone. Son parcours est assez atypique en France puisqu’elle a commencé par le chant avant de rapper, ce qui est plutôt rare pour les artistes de sa génération. Elle n’en est qu’encore au stade embryonnaire de sa carrière qui semble prometteuse, mais son charisme et sa qualité vocale font d’ores et déjà d’elle un des visages à retenir.

Avant elle toutefois, Pand’or était celle que l’on imaginait devenir la tête d’affiche du rap féminin en France. Son rap introspectif et plein d’esprit a plu à un grand nombre d’auditeurs, et celle-ci a même joué le premier rôle du film de Fred Nicolas, Max et Lenny. C’est étrangement quand Camelia avait le plus le vent en poupe qu’elle s’est faite la plus discrète dans un monde numérique où l’on considère les artistes comme morts s’ils ne sortent pas un morceau en 2 mois… Mais Pand’or lâche toujours quelques couplets ici ou là, et ce serait une grave (et regrettable) erreur de l’enterrer trop vite.

La rappeuse Ladea avait fait son trou plus ou moins au même moment que Pand’or, et a également disparu des radars. Outre son très bon morceau avec Brav’, Ladea n’a pas vraiment donné signe de vie, chose qui pourrait frustrer ses fans de la première heure. Ladea manie la punchline et joue avec les mots de manière savante. Son projet Milkshake est le meilleur moyen d’avoir une idée de la valeur de la lionne marseillaise qui avait annoncé « ressortir ses griffes » il y a 9 mois déjà… Mais ne vous méprenez pas, elle n’a pas dit son dernier mot, la rappeuse est actuellement en studio depuis plusieurs mois et s’apprête à sortir un nouveau projet cette année également.
Pour le groupe ORTIES, rien ne sert de garder espoir ; Les deux sœurs qui composaient le groupe ont annoncé que l’aventure était terminée. Cependant, le groupe a crée quelque chose de très novateur, en décrivant sur des instrus éléctros un Paris dégénéré et dystopique. Leur unique album, Sextape, fait l’éloge de la vie de nuit, d’une sexualité que Siboy qualifierait de curieuse et d’une drogue dure, condamnée par la plupart de leurs pairs. Antha et K1ncy n’avaient peur de rien, et c’est pour ça qu’on les aimait bien. En plus de leurs références improbables, allant de Schopenhauer à Balavoine. Sans en faire l’apologie, la chanteuse Holybrune semble décrire le même Paris désenchanté que ORTIES dans son EP Pandemonium.

Avec ORTIES, on assiste peut-être pour la première fois à un rap féminin français entièrement décomplexé et ouvertement sexué. Lago de Feu est bien moins trash que les deux frangines, mais n’hésite pas à mettre en avant ses atouts physiques par moments, tout en crachant un flow très inspiré par les nouvelles tendances américaines. Son profil est assez neuf, puisque celle-ci ne cherche pas à être reconnue pour sa plume, mais plutôt pour l’énergie qu’elle dégage via les ambiances éléctros de ses divers projets. Idéalement, Lago se voit comme une touche-à-tout, voudrait continuer à rapper, mais aussi être influente dans le monde du fitness, elle et son Gang 2 Go.

Moon’a est également une rappeuse qui se veut élégante, sexy sans pour autant prétendre à un rôle de subalterne. La jeune rappeuse est déterminée, ambitieuse et tente depuis 2011 de s’imposer dans un rap parfois hardcore et d’autres fois plus mélodieux. Ses qualités sont nombreuses, mais n’ont pu encore voir le jour sur un projet qui saurait fédérer un large public autour d’elle. Ses nombreux visuels sortent néanmoins assez régulièrement pour qu’on puisse espérer que la suite soit moins brouillonne pour l’artiste du 91.

https://www.youtube.com/watch?v=E6PbkORPDJE

Shay, fraichement signée sur le label 92i de Booba s’était elle aussi illustrée dans un rap que l’on pourrait qualifier de hardcore. Appréciée par bien des médias pour son affiliation avec Kopp, haïe par d’autres pour les mêmes raisons, la jeune Bruxelloise s’est faite attendre jusqu’à son album Jolie Garce sorti en décembre 2016. Il comprend des tentatives intéressantes, moins hardcore que « Cruella », plus nocturnes, plus caribéennes. Elle chante beaucoup plus, et s’ouvre donc à des ambiances plus larges.

Enfin, dans les nouvelles figures du rap francophone féminin, Sianna semble avoir un temps d’avance sur les autres. Elle a commencé à écrire des morceaux pour ses amis avant de faire son chemin solo avec une série de freestyles à travers le monde. Elle sort ensuite un EP en 2015, avant son premier album paru le 24 février dernier. On y retrouve tout ce qui fait la force de l’école du 9e arrondissement parisien : la technique, la mélancolie, l’éclectisme assumé… Grâce à Diamant Noir, Sianna fait plus que de s’inscrire dans cette école, elle pose véritablement ses marques en tant qu’artiste unique à l’écriture atypique.

Via toutes ces artistes, on constate que le Hip-Hop ne s’essoufflera donc jamais ! Car les femmes semblent bien décidées à prendre leur part du gâteau, et ainsi gagner en visibilité dans les années à venir. Aussi et surtout, ces artistes ont de nombreuses choses à dire sur des sujets que peu de rappeurs « en place » abordent. On compte donc également sur cette relève pour nous faire vibrer dans les années à venir.

 

Bonus : Casey, une rappeuse à part

Tous les 36 du mois, un missile sort du Blanc-Mesnil et nous frappe en plein abdomen. Depuis l’aube de l’an 2000, le missile Casey vogue un peu partout : dans les maxis les plus crasseux de Seine Saint-Denis, sur une pièce de théâtre pour y interpréter du Shakespeare, près de Serge Teyssot-Gay de Noir Désir… Casey est partout et nulle part à la fois.
Partout, car avec le seul succès d’estime acquis avec ses deux albums solos, (Tragédie d’une trajectoire et Libérez la bête) Casey a attiré l’attention de l’intelligentsia française, mais aussi et surtout de ses confrères qui ne peuvent que la respecter, elle, son discours et son travail d’écriture monstrueux. Partout, car sa collaboration avec Serge Teyssot-Gay, Marc Sens (guitariste de Yann Tiersen), Cyril Bilbeaud (batteur de Sloy), B. James (An’falsh) et Hamé (La Rumeur) l’emmène dans le monde du rock le temps d’une très rare fusion réussie entre les deux styles musicaux pour le projet Zone Libre. Partout, car Casey est plébiscitée de tous, de l’écrivaine Virginie Despentes à Christine & The Queens en passant par VALD et les programmateurs de France Inter, sa musique brise toutes les barrières.
Malheureusement, Casey a un processus d’écriture qui semble assez douloureux, assez épuisant. Conséquence : ses projets sortent avec beaucoup d’irrégularité, et cela l’empêche d’être aussi importante qu’elle devrait l’être. En ce sens, Casey est un peu nulle part, trop absente de la sphère rap, trop absente des débats… Son absence dans le clip « 93 Empire » a d’ailleurs été expliqué un peu maladroitement par Sofiane, lui qui n’a pourtant pas oublié Dinos Punchlinovic !
Même sans être la rappeuse la plus prolifique de l’histoire, Casey fait partie des plus grands artistes de rap francophone grâce à la richesse de son contenu discographique, à cette rage nihiliste contée via les allitérations et les assonances les plus merveilleuses qui soient et une diction parfaitement claire. La mélanger à d’autre ou pire encore, ne pas l’évoquer dans cet article aurait été une erreur incommensurable !

Yoofi : @Yoofat30

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