Le sale et le gentleman : Ipséité vs Paradis d’amour (Chronique)

A la première écoute d’Ipséité, le nouvel album de Damso, la cruauté du rappeur bruxellois envers la gente féminine saute tant aux yeux que l’on se demande nécessairement ce qu’il a contre elle. Lui-même le rapporte dans “Kietu”, preuve en est que ses diverses relations malsaines sont presque au centre de sa musique. D’un autre côté, l’élégant rappeur Krisy, ingénieur du son de Batterie Faible, accorde lui aussi une place majeure à la femme dans son dernier EP “Paradis d’amour. Simplement, lui ne jure pas et aime s’imaginer en parfait gentleman. La différence semble énorme, mais finalement, les deux œuvres citées ci-dessus sont-elles vraiment à opposer ? Pas si sûr.

Le danger amoureux

Les femmes aiment Krisy et Damso, et Krisy et Damso aiment les femmes. Le bien être de cette relation, malheureusement, ne tient pas qu’à la réciprocité des sentiments, et le contexte social complique énormément nos rapports humains.

“Le problème de l’humain c’est les go’, l’amour, les sous, la haine et tu mélanges le tout” Krisy

Krisy conte cette complexité à travers un EP fantastico-érotique. Accompagné de Cloé Mailly sur deux des dix pistes de Paradis D’amour, Krisy s’imagine en grand séducteur, en gentleman à la rhétorique aphrodisiaque. Cependant, cet état de grâce, raconté avec beaucoup de candeur, est éphémère et finit par s’estomper. “Elle, me parle”, piste d’atterrissage du vol paradisiaque de Krisy, fait appel à son bon sens afin de sauvegarder sa dignité et celle de son amoureuse. Krisy, les mains en l’air, n’est pas venu pour souffrir, ni pour faire souffrir qui que ce soit. Ce qui n’est pas le cas de son ami Damso.

Dès les premiers morceaux pré-Ipséité publiés sur internet, Damso nous avertissait des dangers de la “femme diabolique” :

“Toutes les femmes ne sont pas pareilles, c’est vrai, mais le diable parle à travers elles de la même façon.”

Ipséité fait le prolongement de cette sombre pensée, la femme se faisant souvent substitut du diable, de la tentation la plus perverse et la plus dangereuse qui soit. Il n’est jamais question d’amour dans Ipséité, sinon pour “cette pute” de “Nwaar is the new black”, un amour qui dans ce cas-ci, est bien sûr à interpréter à l’imparfait. Krisy gardait les mains en l’air, Damso lui, les utilise pour “Signaler” les boules de ses futures conquêtes sur les réseaux sociaux, ou pour doigter les implants de Sabrina dans “Macarena”. Damso se complait dans la noirceur et dans le sale, mais n’agit ainsi que par protection, comme par un geste d’auto-défense naturel.

“Mon cœur est photoshoppé/Enseveli de péchés car né d’un amour macabre”

La douceur et la cruauté

Ipséité, c’est du sale à bien des niveaux, notamment à cause du langage très cru de son interprète. Damso est vulgaire, Damso ne tourne pas autour du pot et détaille ses parties de jambes en l’air, mais cela n’est jamais vraiment gratuit.
Cette vulgarité fait parti de son ADN, et rend son propos plus intelligible que certaines phases du Lord Krisy. A la cruauté, Krisy préfère l’ellipse, ne dit jamais mais laisse toujours entendre. Son rapport corporel avec la femme, par soucis de bienséance, est tu. Quand il ne s’agit pas d’ellipse, Krisy use alors de l’euphémisme ou d’une fine métaphore :

“Ma cuisine est bonne, j’ai toutes sortes de recettes/Pour faire toutes sortes de tartes, n’attends pas que je parte”

Encore une fois, la politesse n’est pas du tout le dada de Damso qui se permet des remarques pas bien gentilles ; on se souvient tous de la madame à “la chatte (…) plus poilue que la moustache de Maupassant”, il y a maintenant celle aveuglée par l’amour (“Gova”), celle qui disait non avant de finalement dire oui et dont il tire le chignon (“#Quedusaalvie”), ou encore celle qui aime le goût du risque (“Dieu ne ment jamais”). L’hyperbole est opposée à l’euphémisme, chose assez normale pour deux caractères aussi différents que ceux de Krisy et Damso. Toutefois, nul ne sait si la “cuisine” de Krisy est plus ou moins épicée que celle de Damso…

La quête de soi à travers la femme

La similarité entre Paradis d’amour et Ipséité réside également dans le fait que par ces fantasmes, amours et violences, Damso et Krisy se définissent à travers la femme.
Krisy s’invente un paradis ! Cette expression n’est pas anodine, au contraire. Elle peut faire écho au Jardin d’Eden, soit à l’état initial du monde dans l’Ancien Testament. A partir de ce symbole, Krisy se dessine un personnage basique qui se forme dans ce jardin magnifique certes, mais rempli de tentations susurrées par le serpent (représenté par la voix du téléphone rose présente dans l’intro “Vol vers” et dans “Elle, me parle”) . Seuls deux personnages sont présents au départ, Krisy et Cloé (Adam et Eve), puis les autres interfèrent (“Ils pensent”) et détruisent l’illusion du personnage principal. Au final, Krisy succombe à la tentation de la même manière qu’Adam dans le livre saint ; C’est à ce moment que le paradis terrestre prend fin, que l’état de grâce de l’Homme n’est plus. Quelque part, Krisy fonde sa propre mythologie à l’aide de personnages féminins.

Damso, on l’avait déjà souligné ci-dessus, prête lui aussi des qualités diaboliques à la femme. Ipséité répète très souvent cette méfiance à l’égard de la gente féminine (“j’fais l’amour dans l’noir pour pas voir ses cornes” dans “Nwaar is the new black”, ou “le diable et son fessier bien roulé” dans “Dieu ne ment jamais”). Chez Damso, le Diable est une femme, mais l’Amour véritable en est une aussi. L’Amour inconditionnel qu’il porte à la République Démocratique du Congo prend la forme d’une personnification féminine dans “Kin la belle”, expression populaire pour définir Kinshasa. Cet album, qui a pour but de définir les qualités immuables de son auteur est finalement très féminin, et dessine un amour plus profond que l’amour dans son sens romantique ou social (cet amour-ci n’existe pas dans Ipséité). Une autre figure féminine importante de l’album est bien sûr la fille de Damso, qui sur “Peur d’être père” est célébrée certes, mais avec crainte, car nul ne sait de quoi l’avenir sera fait. Enfin, l’amour le plus important, celui qui le caractérise le mieux et qui met à mal le “walk in” s’étant opéré dans “Une âme pour deux”, c’est l’amour de la musique. Ipséité raconte avant tout la passion que Damso a pour cet art, souvent personnifié en femme dans la culture populaire. Cet amour qu’il clame dès que possible est l’amour suprême, celui qui le permet de s’exprimer, de respirer, d’exister.Il le chante via un référencement musical (“comme Aznavour j’serai dans l’game jusqu’à crever” dans “Gova”, ou “Agnes (Obel) comme seul exutoire, en repeat ou aléatoire” dans “Kietu”) ou via des assertions osées (“rapper, c’est c’que j’sais faire de mieux” dans “Mosaïque solitaire” ou “Je n’ai qu’un seul amour, c’est la chanson” dans “Dieu ne ment jamais”).

L’élégant et le sale n’ont donc pas le même parcours, pas le même bagout, mais partagent un amour physique et métaphysique de la femme, de son corps à ses cornes, de son auréole à ses charmes, des problèmes qu’elle pose à la liberté qu’elle suppose.

Yoofat est sur twitter

1 Comment

  1. Julia Mai 13, 2017 at 14 h 45 min

    Belle analyse merci pour cette lecture

    Reply

Partagez votre avis

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *