La France a deux étoiles : Christine & The Queens et Alpha Wann

Le 21 septembre 2018, la France est triste… Parce qu’Eric Zemmour est toujours un « trending topic » et parce que l’extrême droite, organisée comme la Cosa Nostra (sauf qu’elle n’a même pas besoin de se cacher) intimide les programmateurs de salles de concert pour ne pas qu’ils invitent d’arabes barbus chanter. Mais la France a au moins trois raisons de ne pas faire la gueule trop longtemps : On est champions du monde, Alpha Wann rappe mieux que jamais sur UMLA  et Christine & The Queens a enfin sorti la suite de Chaleur Humaine !

 

Des modèles, de l’allure et du spectacle

Christine & The Queens n’est plus. Moins gracile qu’à ses débuts, la figure frêle et fragile d’auparavant s’est transformée en Chris, un personnage éhonté, assertif et puissant. A travers les douze pistes de la version française (la version anglaise en compte onze), l’auditeur apprend vite à découvrir le caractère impétueux de Chris qui allie une (G?)-funk très californienne à une attitude de boss. Il est tout à fait permis de « flex » en écoutant « Le G » ou « 5 dols ». Le clip de cette dernière ressemble à s’y méprendre aux premiers chapitres de romans de formations, ceux où le jeune homme de la petite ville se prépare à affronter Paris. Les images cryptiques de la chanteuse ainsi que celles mises en scène lui confèrent toute la puissance qu’elle tenait à exprimer. En abordant sa sexualité de manière très directe sur « Follarse » ou « Damn, dis-moi », ou en exhibant son pouvoir, Chris ne fait rien d’autre que d’emprunter aux codes de la pop de Madonna version Erotica mais également à ceux de l’egotrip brut du Hip-Hop. La Christine & The Queens de 2018 personnifie à elle seule le « couple » que formait Big Daddy Kane et la Reine de la Pop. Sa musique très hybride n’emprunte pas seulement à la musique Hip-Hop mais aux fondements les plus essentiels de cette culture créant ainsi une esthétique qui lui est propre.

Alpha Wann, quant à lui, n’est qu’à propos de ce bon vieux rap et n’en brille pas moins. A une époque où il est rare de ne pas entendre des rappeurs incorporer du vocabulaire espagnol pour aucune autre raison que parce qu’ils ont vu Narcos en VOST, où il est rare de ne pas entendre ces mêmes rappeurs du dimanche « chanter comme The Weeknd », à une époque où le rap connaît des évolutions parfois étonnantes, Philly Flingo se présente comme « le dernier rappeur qui rappe ». S’il fallait qu’il n’en reste qu’un, Alpha Wann serait le choix le plus juste et ceux qui ne le savent pas encore n’ont pas écouté l’album : Alpha Wann est le meilleur rappeur de France. Non pas pour ses prises de position avant-gardistes, non pas non plus pour la richesse du « message » de l’artiste. Alpha Wann est le meilleur rappeur de France pour des questions plus techniques, entre les changements brusques de flows, les rimes à n’en plus compter, le sens de la formule sur-développé… Le rappeur, digne héritier des Salif, des Dany Dan ou des Beanie Sigel, fait un étalage complet de son nouveau style, pratique tous les flows sur des instrumentales taillées sur-mesure. Zéro funk dans UMLA (pour Une Main Lave l’Autre), produit entre autres par Hologram’ Lo, VM The Don, Diaby et Jayjay. Les beatmakers proposent quelques rythmiques trap et un son sombre et synthétique rappelant parfois les collaborations entre Harry Fraud et Curren$y, d’autres fois celles entre Action Bronson et The Alchemist ou encore celles entre Geraldo et les X-Men. Si l’attraction principale du disque reste la performance technique majestueuse du rappeur, il est intéressant de noter que le titre de l’album comme son propos en filigrane mettent l’accent sur la notion d’entraide sociale. Une prise de position convenue certes, mais de plus en plus rare.

Superman & Clark Kent

La musique de Chris et d’Alpha Wann n’est pas qu’un terrain de jeu où se construire un ego est le but final – ce qui serait terriblement ennuyeux. Bien que l’univers qu’ils créent soit primordial, l’envers du décor a également son intérêt et les fêlures dans leurs écritures et leurs interprétations sont aussi importantes que leurs assertions les plus prononcées.

Comment s’est bâtie la femme puissante que Héloïse Letissier interprète dans « La marcheuse » ? Celle qui marche le menton haut malgré « les poings qui redessinent » et « la violence facile » avoue avoir connu pire que la blessure : « J’ai connu la honte », dit-t-elle sur le même morceau. Chris évoque également la timidité et la marginalité dont elle faisait l’étalage sur Chaleur Humaine dans le morceau « Les yeux mouillés », l’un des rares moments mélancoliques qu’offre ce nouvel album.  De la même manière, « Machin-chose » laisse une vague de froid à son écoute tant son atmosphère détonne complètement par rapport à l’image globalement conquérante du disque. Superman ne serait pas entier sans Clark Kent, Chris ne serait pas entier si Héloïse n’exprimait pas sa faiblesse et sa fragilité.

« Timidité, introversion depuis l’berceau ». Le Superman d’Alpha Wann est assez incroyable. Qu’il soit accompagné par des « go asiats » dans « Macro », par « deux blondes qui parlent suédois » dans « Le Piège » ou vêtu des plus beaux habits, faisant preuve d’un goût vestimentaire certain (« Tu veux cacher quelque chose à Philly Flingue, mets-le dans une boutique Phillipe Plein »), Alpha Wann n’a de cesse de briller. Mais plus la lumière est forte, plus la part d’ombre est grande. Si le Superman est grand, le Clark Kent l’est également. « Pour celles » nous emmène dans l’adolescence du jeune Alpha Wann qui nous livre ses premières galères avec la gente féminine (thème qu’il abordait déjà avec Nekfeu en 2011 sur le morceau « Du sexe opposé »). Le conflit parental qu’il évoquait longuement dans le couplet de « Ça raisonne » avec 1995 est également développé, tout comme sa passion dévorante du rap qui l’a privé d’une relation amoureuse qu’il chérissait. Enfin, à l’instar de Chris, Alpha Wann a connu la honte mais en est ressorti grandi et a écrit une nouvelle rime incroyable à ce sujet : « Après le fiasco du Rap Contenders, quelques mauvais projets d’groupe, j’avais honte de retourner au tiekson / J’ai gambergé sur le texte et j’suis dev’nu l’best quand j’ai mangé le fruit d’ma réflexion ».

Malgré des ambitions, une manière de faire et de penser la musique puis une écriture et une interprétation très différentes, Alpha Wann et Christine & The Queens ont tous deux sorti un très bel album, deux des rares de 2018 qui laisseront – on l’espère – une empreinte durable sur l’hexagone. Une énième preuve, s’il en fallait une, que ce n’est que quand elle épouse ses forces plurielles que la France est belle. Réjouissons-nous, la France a deux étoiles !

A appris à aimer grâce à Kanye West, Nekfeu, Alpha Wann et Eiichiro Oda..

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