Alors que la capitale surchauffe en cet été 2017, deux verres se remplissent d’une eau gazeuse salvatrice dans le 1er arrondissement de Paris. Taïpan nous donne rendez-vous dans son fief, près du métro Etienne Marcel, pour disserter hip-hop, mais pas que. Première partie d’une entrevue instructive avec un vieux routier du rap français.

Pour la partie 2 de l’interview, rendez-vous ici

L’histoire de Taïpan commence à Thil, en Meurthe et Moselle. Difficile pour lui de disserter sur la vie dans le 54 : « c’est des coins un peu durs ». La musique prend rapidement une place importante pour celui qui n’est encore que le jeune Vincent. Un papa ouvrier, une maman artiste peintre qui l’encourage au moment de choisir le rap : « ce sera toujours des années de gagnées sur le chômage », philosophe-t-elle.

De fait, lorsque le jeune homme issu des classes populaires s’amourache de la fille d’un grand avocat local, les premières rencontres avec la belle famille lui donnent l’impression d’être dans « la Belle et la Bête ». Fasciné par l’éloquence des ténors du barreau, puis motivé par le documentaire concerné à Jacques Verges, « L’avocat de la terreur », il s’inscrit en Droit. Après la première année, il déchante. Difficile de choisir entre des études très prenantes et « la musique et les femmes ». Il migre alors en Communication. Etudes qu’il achève par un mémoire sur le traitement médiatique du clash entre les créationnistes et les négationnistes aux USA, excusez du peu. Parallèlement, son premier album, « Je vous aime », voit le jour, grâce à un ami terminant ses études d’ingénieur du son.

Après cette première expérience solo concluante, Taïpan migre sur Paris  en 2013. Aujourd’hui dans le 93, il nuance l’idée selon laquelle il est indispensable d’être dans une grande ville pour être musicien : « je ne pense pas que tu sois obligé d’être très entouré pour faire de la musique. L’émulation devient nécessaire quand tu essaies d’en vivre. Mais pour en faire, l’autisme, ça a du bon ».

Presqu’autiste, puis qu’accompagné lors de ses premières années par son cousin et célèbre beatmaker CEHASHI, Taipan met donc un cap quasi-définitif vers la gare de l’Est au moment de sa première participation aux Rap Contenders. Son opposition face à Deen Burbigo, qu’on ne présente plus, constitue un deuxième levier dans un moment important de sa carrière : « au moment des RC, j’ai déjà signé chez Bomayé. Du coup, ça fait un double appel d’air. C’était une bonne époque, les gens commençaient à me reconnaître dans la rue ».

Dans la foulée, « Court-circuit », un deuxième album ambitieux de 22 titres voit le jour en 2012. Accompagné par Orelsan et Gringe ou encore Youssoupha, ce projet comporte quelques petites, à l’instar de « Lâchez votre comme ». Sur cette piste, moquant l’obsession pour une e-popularité à l’époque encore en gestation, le rappeur Mosellan enchaîne les comparaisons absurdes dont il a le secret : « J’accouche du lourd comme Françoise Dolto » / « J’ai la rime que t’as peur d’aimer comme ta belle-fille » / « Tes pieds parlent mieux que toi comme Ribery ».

Cette façon d’écrire sera la marque de fabrique du rappeur : un propos, en apparence léger, au service d’un message de fond. Il confirme : « c’est des petits pièges que je tends pour dénoncer quelque chose ».  Dans la même idée, même s’il s’en défend (« je fais des toncards avec ma carte d’électeur »), le MC semble concerné par l’actualité sociale et politique, si l’on s’attarde sur son fil d’actualité Facebook. Suite à l’affaire Théo,  il réfute les analyses partisanes liées à la classe sociale et à l’intégration et insiste sur le fait que «  si tu ne prends pas en compte la dimension ludique, tu as raté le plus gros. Ils cassent parce que c’est rigolo de tout casser ». Interrogé sur son rapport à la politique, il déconstruit son regard « je surveille ça (la politique) comme un mec surveille son cancer. ça lui fait pas plaisir de surveiller ces trucs là, mais il faut bien (…). La politique est, pour moi, un art de médiocre. C’est fatalement partial, de mauvaise fois ».

Un regard critique qui jalonne « Court-Circuit », notamment dans « 22/12 », où la crainte de la fin du calendrier Maya se voit moquer : « on vient de t’arnaquer ton Armageddon, t’as plus de raison de rester à la maison ».
Avec cet album, on imagine Taipan lancé, bien installé sur la fusée Bomayé. C’est sans compter sur les aspirations divergentes entre l’artiste et le label indépendant. Malgré les excellentes relations entre la structure et le MC, ce dernier choisit de reprendre les rennes de son destin, seul.

 

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Lucas Rougerie / Twitter: lucasrougerie

 

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