« Le hip-hop québécois a un nom et ils sont six : voici Dead Obies ». C’est en ces termes que Guy A. Lepage, le Thierry Ardisson canadien, résume le statut du groupe au sein de la scène urbaine québécoise. Dead Obies (Snail Kid, 20Some, Yes Mccan, O.G. BEAR, RCA et le producteur VNCE) est la figure de proue du hip-hop québécois. Forts de 2 albums à succès, ils terminent leur série de concert en France et en Belgique. Ils profitent  de ce voyage en Europe pour présenter « Air Max », leur dernière mixtape, sortie le 17 mars dernier.    

L’Entourage, réunissant Nekfeu, Jazzy Bazz, Deen Burbigo et consorts, se constitue dans les entrailles des Rap Contenders à l’orée des années 2010. A Montréal, un processus similaire permet, en filigrane des WordUP Battle, le rapprochement entre les six membres de Dead Obies.

« Montréal Sud », le premier album, sort en 2013. Il voit le jour suite au vidéoclip Tony Hawk, « un single métissant les sons abrasifs du punk et le slang  franglais de Montréal (un dialecte local sur lequel nous reviendrons)».  Ledit clip sert de catalyseur. Les 6 enfants de Montréal Sud sont repérés par Bonsound Records, une maison de disque canadienne. « Montréal Sud », « cohésif et ambitieux », voit le jour après deux semaines d’enregistrements à Rouyn-Noranda lors du festival de Musiques Emergentes. Un peu comme Orelsan et Gringe, les québécois s’attachent à mettre du liant entre leurs tracks. L’album est monté «  comme un film », avec une trame narrative. L’opus est acclamé par la critique, les portes de l’Europe s’ouvrent déjà : « Montréal Sud a  permis au groupe de tourner au Québec comme en France, avec un passage remarqué aux Transmusicales de Rennes ».

C’est à cette période que Liberation les présente comme éloignés des modèles hip-hop en vogue aux USA et en France. Ce postulat prend forme dans les chansons du premier album, où l’influence punk/rock est très présente. Pourtant, le groupe s’abreuve dans la scène hiphop franco-américaine.  Les influences de Dead Obies s’alternent entre la scène américaine (« Young Thug, Drake, Weekend, Jeremih ») et le rap franco-belge (« Damso, Keukra, PNL, Jean Jass et Caballero bien sûr Booba, qui a toujours été le Duc ») le tout passé au filtre « bien unique de la scène Montréalaise » pour « se transformer en quelque chose de singulier ».

Dead Obies a la lourde tache de porter un mouvement encore marginal outre atlantique. Ils pâtissent, selon leurs dires, d’une couverture médiatique bien moins prégnante qu’en France : « la scène rap est vraiment moins bien établie dans la culture mainstream au Québec qu’en France: on n’a pas vraiment de radios ou de magazines spécialisés qui couvrent la scène ». De plus, au Québec, rares sont les rappeurs transcendants et participant au mélange des genres alors qu’en France, les exemples sont nombreux. Joey Starr et Kool Shen sont devenus des acteurs reconnus, Nekfeu tourne avec Catherine Deneuve alors qu’il n’est pas rare de voir Akhenaton transformé en sociologue des banlieues sur le plateau de Laurent Delahousse.   L’une des explication de ce phénomène serait démographique, donc économique « c’est en partie lié au fait que la population du Québec n’est que d’environ 8 millions de personnes, les diffuseurs prennent donc plus de risques à diffuser ce genre de musique, économiquement parlant ».

Dead Obies est en France depuis début mars pour une série de concerts. Ils retravaillent leurs show pour coller aux spécificités de l’audience européenne : « on prépare nos concerts différemment pour un public qui nous connait moins en France ». En effet, si la réputation de Dead Obies n’est plus à faire à Montréal, il doivent encore conquérir le public hexagonal. Leur agenda est composé de concerts communs ou de premières parties, comme avec Georgio ce 24 mars. De ce fait, il semble risqué de miser sur la complicité du public :  «  à la maison, on peut laisser la foule rapper tous les couplets. Ici, on prend bien soin d’expliquer qui on est et de présenter notre matériel de façon bien propre afin que tout le monde se prenne le truc, même s’ils ne comprennent pas tous les lyrics à la première écoute ».

Dire que leurs lyrics laissent septique à la première écoute relève de l’euphémisme. Les rappeurs utilisent un dialecte, le slang, au sein duquel pas moins de six langages s’entrechoquent : patois jamaïcans, joual (language populaire agrémenté d’anglais, fréquemment utilisé au Québec), français, créol et anglais. Ils tirent cette pratique d’une culture instaurée par leurs prédécesseurs sur la scène hiphop quebécoise : « Pour nous, le truc est venu naturellement, avec le slang bien établi par les rappeurs du début des années 2000». Quand une phrase ne comporte qu’une seule langue, elle laisse transparaître la qualité d’écriture des québécois, comme l’illustrent ces propos issus de « Do or Die » (Montréal Sud) : « je suis le lac sous la brume que la lune illumine » .

 

Trois ans séparent les deux albums du groupe. Entre « Montréal Sud » (2013) et « Gesamtkunstwerk » (2015), “Oeuvre d’Art Totale” en allemand, les aspirations artistiques des six rappeurs meuvent, surtout au niveau de la production. Ils se rapprochent des carcans habituels du rap pour s’éloigner des prises de positions plus inhabituelles, majoritaires sur leur premier album. « Air Max », sorti le 17 mars dernier, tend à pérenniser l’évolution précitée. Les MC’éloignent du rock et se réinventent avec un projet aux sonorités pop et aériennes :   « l’évolution s’est fait naturellement au fil des influences et des années,en grande partie grâce au travail de Vnce, qui compose, enregistre et réalise tous les projets depuis la première mixtape ». Ce même Vnce orchestrera la performance des québécois lors de leur dernière date européenne le 1er avril à Charleroi. Avant que l’intégralité du groupe  s’attaque à  la confection de leur troisième album.

Lucas Rougerie / Twitter: lucasrougerie

Pour écouter Air Max

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