Ce vendredi 10 février 2017, une grande partie du label Orfèvre se déplace à Lyon, histoire de montrer au Ninkasi de Gerland ce que la musique underground française a de meilleur. Dans l’équipe, aucun nom ronflant sinon peut-être celui dEspiiem. Vous ne le connaissez peut-être pas, ce n’est pas grave car selon lui et ses proches, nous ne connaîtrions rien de lui. Rien sinon qu’Espiiem est l’un, sinon le rappeur le plus important de sa génération. De son groupe de kickeurs lycéens, Cas de Conscience, jusqu’à la création d’une structure ne représentant rien d’autre que ses valeurs, l’aventure du MC de Paris-Centre n’a rien d’une ballade de santé. Focus sur l’Ombre de la Ville Lumière.

De backeur à tête d’affiche

L’aventure musicale d’Espiiem commence, comme beaucoup, avec ses amis, tous liés par l’amour du Hip Hop. Accompagné de L’Étrange, Issa le Fils Prodige et L’Homme de l’Est, Mohamed Saint-Pi, de son vrai nom (ses initiales en Anglais plus son adoration pour Shyeim sont à l’origine de son nom de scène), écrit ses premiers textes, peaufine son style et s’épanouit dans cette discipline musicale. A l’époque, il n’est pas question de parler de vente d’album ni même de mixtape. La musique pour la musique, un point c’est tout. Les quatre copains choisissent de se nommer Cas de Conscience (parce que quatre consciences) et ensemble, participent à tous les open-mics possibles, qu’ils soient à Paris ou en banlieue. L’Etrange est le plus aguerri de la bande, c’est lui qui est le plus exposé. Les trois autres ne sont pas seulement des faire-valoir, et sous l’impulsion de leur leader, élèvent leur niveau.

Espiiem nourrit à cette époque l’ambition de sortir un projet solo. Avec son ami très proche, L’Homme de L’Est, il écrit des morceaux en imaginant déjà à quoi pourrait ressembler son album. Issa lui souffle alors un titre : « Noblesse Oblige », puisqu’Espiiem a toujours été surnommé « Noble Espiiem » à cause de sa voix caverneuse, de son vocabulaire soigné et de sa gestuelle fluide. Il note l’idée dans un coin de sa tête.
Rien ne se passera comme prévu car en 2011, L’Homme de L’Est meurt tragiquement. Dévasté par ce vide, le groupe se dissout. L’Étrange choisit de voyager à travers le monde, Issa, brillant élève poursuit ses études afin de devenir avocat. Espiiem, alors étudiant en philosophie, est tiraillé entre deux mondes, celui de la musique et celui du deal… Une fois contacté par le talentueux producteur Loubensky qui voulait l’inclure dans la formation de son groupe The Hop, le choix d’Espiiem semble clair. « Rien ne m’arrêtera », le morceau qui clôture l’EP du groupe ne pourrait être mieux nommé. Ce titre devient le point de départ de sa carrière solo.

Au début, il a dû commencer tout seul…

« Pour se trouver, il faut un minimum se perdre » disait le « Rider philosophe épicurien » Aelpeacha. Espiiem raconte cet itinéraire douloureux mais salvateur dans son premier EP L’Été à Paris (2012). Ce projet est le résultat du combat intérieur auquel il a été confronté. Il se raconte comme vulnérable face aux diverses tentations de la vie parisienne mais trop spirituel, trop bien entouré pour y sombrer pleinement. L’élévation continue en décembre 2013 avec la sortie de Haute-Voltige qu’Espiiem décrit comme un mini-album. Si L’Été à Paris était la suite logique de ce que proposait The Hop, soit un Hip-Hop très influencé par des groupes des 90’s comme A Tribe Called Quest, Haute-Voltige est marqué par un son nouveau émergeant des Etats-Unis (J-Louis), du Canada (Kaytranada, High Klassified, d’Angleterre (Kings) et bien sûr de France (The Hop, Cruz, Nino Ice). Son flow respire plus, est plus lent, sa diction est toujours aussi claire, et sa technique est parfois mise de côté pour appuyer la puissance de son texte. Grâce à ce projet, l’équipe d’Espiiem s’agrandit, prend de nouvelles couleurs et continue d’avancer vers le projet qu’il souhaitait concrétiser il y a quelques années…

Après un petit projet confidentiel intitulé Cercle Privé, sorti en 2014, Espiiem sort son album Noblesse Oblige le 6 novembre 2015 ! L’accueil commercial est mitigé, l’album n’étant pas ce que le grand public consomme habituellement, mais le succès d’estime est tout à fait au rendez-vous. Et pour cause, Espiiem a de nouveau élargi sa troupe en faisant appel à Astronote et son équipe orléanaise des Forty-Fivers (qui travaille régulièrement avec TDE). Noblesse Oblige est en quelque sorte la synthèse de tout ce qu’il sait faire. Sa technique excessivement travaillée à l’époque de L’Eté à Paris s’allège considérablement. Pour autant, les fulgurances du Noble sont toujours présentes sur chacune des quinze pistes composant le disque, et prennent parfois la forme de morceaux chantés. L’outro, « Apothéose » rappelle pourquoi Espiiem a fait cet album : pour boucler la boucle, tenir la promesse qu’il avait faite à son grand ami L’Homme de L’Est. Une page se ferme, un nouveau chapitre commence. Espiiem ouvre les portes de son propre studio, Orfèvre Label & Studio afin de développer un son qui n’est que trop rarement entendu en France. La grande majorité des signatures du label sont des beatmakers méconnus (Aayahis, NXXXXXS, ou Cruz) mais on y retrouve également des vocalistes (La chanteuse et le deuxième rappeur de The Hop, Sabrina Bellaouel et Kema ou Sango). L’équipe est grande, forte, Espiiem est fin prêt à conquérir la France ! Mais… Il annonce subitement qu’il met fin à sa carrière le 26 septembre 2016, à la sortie de son ultime projet, Départ. Le Départ d’une carrière importante, unique dans le paysage musicale français. Combien de rappeurs s’évertuent à transformer leurs maladresses en véritable leçon de sagesse ? Combien n’ont pas cédé à l’appel de grosses maisons de disques afin d’imposer leur vision musicale ? Combien peuvent hausser le ton, être hardcore sans prononcer la moindre insulte…?

Départ

Mais il y a le côté positif de la chose. Départ annonce également le lancement d’un label musicalement ambitieux. Chacun des membres du label ont sorti un EP-trois titres entre le 25 septembre et le 30 novembre 2016.
Suite au Départ d’Espiiem, on pense aussi à une génération de rappeurs qu’il a influencé. Car si Espiiem n’est pas plus vieux qu’une partie des rappeurs de la nouvelle scène française, lui et son groupe d’antan en ont inspiré un certain nombre. On pense surtout à L’Entourage qui a été très proche de Cas de Conscience. L’Étrange était souvent vu en open-mic avec Jazzy Bazz notamment, et a même collaboré avec lui en 2013, sur le morceau « Perfect Match » (Sur la route du 3.14). Le regretté Homme de L’Est est présent sur quelques scratchs placés par les membres du crew parisien (sur « Bal Masqué », Jeunes Entrepreneurs 2014 et « J’Participe » d’1995, Paris Sud Minute, 2012) et 2zer considère même que l’un de ses couplets fait partie des meilleurs couplets de rap français !
Enfin, Espiiem a souvent collaboré avec son ami du lycée Eff Gee, et a toujours été très proche de cette scène. Aujourd’hui, son héritage le plus important est sans doute sa sagesse, qui, espérons, est contagieuse et semble avoir inspiré bien des membres de l’une des écoles les plus importantes du pays.

Si le rappeurs français étaient des personnages d’Harry Potter, on dirait qu’il y a pas mal de Ron Weasley, des gars inutiles mais sympathiques, beaucoup de Drago Malefoy, des petites frappes un peu bêtes, mais que très peu choisissent de ne s’exprimer qu’au nom de la sagesse. Très peu d’entre eux sont des Dumbledore. Espiiem fait partie de ce groupe très fermé.

La carrière d’Espiiem est terminée mais encore une fois, il se produit demain au Ninkasi de Gerland avec une bonne partie de ses nombreux compagnons. Ne manquez pas cette occasion unique de le voir performer, il se peut qu’il disparaisse fondu dans le décor après quoi…

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