Chilla : “On a travaillé sur une cinquantaine de titres en un an et demi avec Tefa” (Interview)

Conservatoire, télé-crochet, freestyles vidéos, covers chantés… A partir du moment où Chilla a décidé de vivre de sa musique, celle-ci n’a jamais eu le temps de chômer. Signée par Tefa il y a environ un an, la jeune artiste originaire de l’incroyable Pays de Gex commence à entrevoir l’aboutissement de ces années passées à charbonner. Son EP Karma est le témoignage de ce chemin sinueux menant à son indépendance musicale. Elle nous parle dudit EP, de sa persévérance et des paradoxes la constituant dans cet échange fort sympathique que nous avons eu la chance de réaliser !

Comment vas-tu Chilla?

Ça va, on est à quelques jours de la sortie de mon EP Karma. Je suis en période de promo, un moment chargé où plein de choses se passent. Mais je suis contente de l’activité autour de sa sortie.

Comment te sens-tu à l’aube de la sortie de Karma ? (ndlr : l’EP est sorti le 10 novembre)

Impatiente et un peu stressée d’avoir les retours et de partager un projet concret et pas juste des bribes de ma musique. C’est un projet sur lequel il y a dix titres, il est assez dense, éclectique. Je suis assez contente de pouvoir montrer ces facettes de ma personnalité, mais très stressée aussi (rires).

J’ai l’impression que tu as fait beaucoup de musiques pour cet EP, est-ce que c’est juste ?

Ouais carrément, on a envoyé pas mal de titres en dehors de l’EP pour qu’il y ait du contenu pour me découvrir. On a travaillé sur une cinquantaine de titres en un an et demi avec Tefa. Franchement, à la veille du jour où il fallait rendre la tracklist, on avait encore des doutes. Le jour même, il y avait encore des hésitations parce que c’est quelque chose qui se fait en équipe. Il fallait que tout le monde se concerte, qu’on trouve un compromis qui convienne à tous. “MBD” et “Exil” devaient figurer dans l’EP, mais finalement ils n’y sont pas. Il y a eu des changements de dernière minute, j’ai privilégié des titres inédits.

Tu as un parcours assez atypique dans l’univers du rap français : Tu as d’abord fait du violon puis du chant. Est-ce que tu as remarqué une différence dans ton appréhension des musiques par rapport à d’autres de tes confrères ?

J’ai commencé le violon à 6 ans, mais je chantais déjà en parallèle. Je rêvais d’être chanteuse quand j’étais gamine. Au-delà de ça, je voulais vivre de ma musique, donc j’ai continué à faire du violon. J’ai fait mes études en fonction du violon, mais finalement j’ai eu une grosse rupture scolaire vers mes 18 ans, quand je passais mon BAC musique. C’était un rythme très intensif, très rigoureux qui ne me convenait pas du tout. Je me suis donc refocalisée sur ce qui me faisait kiffer, soit le chant. En même temps, j’ai découvert l’écriture du rap.
Mes potes faisaient du rap pour délirer, m’ont convié à écrire avec eux, et c’est là que je me suis dit qu’il y avait un truc à faire. C’était, pour moi, la meilleure manière de m’exprimer du point de vue de l’écriture et c’était aussi un défouloir sur l’aspect rythmique, groove. C’est petit à petit que je me suis dit que je pouvais chanter aussi. Finalement, l’apprentissage du classique m’a aidé à plein de niveaux ; dans la structure des morceaux, à poser des harmonies comme j’en ai envie par rapport à mes mélodies… Une formation classique, c’est une base tellement rude que ça sert dans tout. Mais pas dans l’écriture, ou dans le flow. Et le travail pour moi a aussi été de m’ouvrir pour accepter de nouvelles sonorités, de nouvelles manières de travailler…

Ça fait un peu plus d’un an que tu as été signée par Tefa. J’imagine qu’il n’y a eu que des aspects positifs suite à cette signature…

Ouais carrément ! Avant je faisais des petites vidéos. Depuis la signature, j’ai les moyens de concrétiser mes projets. Rien qu’enregistrer dans des vrais studios, de pouvoir faire des clips, d’élaborer une stratégie, ça change ! D’un point de vue musical, j’ai beaucoup appris à m’ouvrir à d’autres choses, car je suis du genre à me braquer. J’écoute beaucoup de styles de musique, mais du coup je peux partir dans tous les sens ! Et grâce à la signature, j’ai un cadre plus défini.

Pourrais-tu décrire ton nouvel EP Karma en trois mots ?

Trois mots ? Je dirais… Musical, mélancolique et… C’est dur trois mots ! Je dirais personnel. C’est ma première carte d’identité, ma première expérience. Je le trouve  représentatif de mes débuts.

Il est vrai que tu parles beaucoup du chemin que tu as parcouru dans cet EP. C’est très représentatif d’un premier projet.

Exactement ! C’est l’aboutissement du début de la route parcourue. C’est pour ça qu’il y a une forme d’introspection qui revient souvent pour faire le constat de chaque étape du développement. Le moment où tu te dis qu’il faut travailler, le moment où tu te dis que tu ne peux plus retourner en arrière malgré les difficultés qui te font face… D’avoir eu l’opportunité de faire cet EP avec Tefa, c’est le symbole de la roue qui tourne, et de la réussite.

Quels sont les beatmakers avec lesquels tu as travaillé ?

Il y en a pas mal. Tefa m’a fait écouté plein de prods ! Je n’ai pas eu l’occasion de rencontrer tous les beatmakers, mais il y en a qui sont régulièrement au studio. Vu qu’on a fait une cinquantaine de titres, il y a eu plein de beatmakers différents ! Je suis très contente d’avoir pu bosser avec autant de monde.

Il y a Mohamed Zeghoudi (“Millionaire et Sale Chienne”), Coolax (“Si j’étais un homme”), Matou (“Aller sans retour”) mon DJ qui fait aussi des prods. Je me suis battue pour l’obtenir, je suis contente d’en avoir une de lui.

Il y a également Eello (“Trouble”) – J’ai jamais eu l’opportunité de le rencontrer malheureusement. Early Risers sur “Morale”, L’adjoint sur “Je viens de nulle part”. Il est lié à Sofiane. Ari Beatz a fait la prod de “Tant Pis”, Seezy celle de “Carpe Diem”  et Hitman celle de “Chico”. Ça fait pas mal de beatmakers.

Je suis assez étonné, je trouve l’EP très cohérent malgré son grand nombre de beatmakers !

Ça me fait plaisir que tu dises ça ! C’est cool que tu trouves qu’il y ait une ligne directrice sur l’EP. Je suis très contente de ça aussi. J’estime encore être en quête d’une identité, mais avec cet EP on a déjà une idée de l’identité sur laquelle je me dirige. Pour moi et Tefa, c’était important d’avoir plein de possibilités de prods, étant donné que je ne compose pas (bien que j’aimerais m’y mettre rapidement). On a travaillé avec plein de beatmakers pour pouvoir toucher à plein d’univers différents.

Quels sont les artistes que tu écoutais pendant la création de Karma ? Je t’ai souvent entendu parler de Goldlink…

Goldlink je l’ai découvert y’a sept, huit mois, alors que j’ai commencé à travailler sur l’EP il y a un an et demi. J’en ai écouté des sons… Mais j’ai énormément poncé Caballero & JeanJass, Kendrick Lamar. Sur les derniers mois j’ai beaucoup écouté des meufs comme Jorja Smith, IAMDDB, SZA, Princess Nokia, Little Simz… J’ai beaucoup écouté Damso aussi. Mais je ne pense pas que ça se ressente dans ma musique. J’écoutais beaucoup Damso à la période où j’ai écris “Chico”.

A la première écoute, on sent une détermination assez exceptionnelle sur des morceaux comme “Aller sans retour” notamment…

C’est vrai qu’il y a beaucoup de détermination dans l’EP en général.

Il t’a également fallu de la détermination pour ton passage remarqué dans “Rentre dans le Cercle”. J’imagine que les retours étaient plutôt positifs…

J’ai eu plus de retours positifs que ce que j’attendais. Je suis arrivée déterminée mais j’avais quand même une grosse boule au ventre. A la fin, je n’étais pas satisfaite de ce que j’avais fait. C’est difficile de rentrer dans un cypher comme ça, avec plein de gros noms. J’ai eu plein de retours négatifs aussi, mais je pousse à la critique, je l’ai bien compris depuis qu’il y aura toujours des haters autour de moi. Mais je suis très content des nombreux retours positifs que j’ai eu vis à vis de ce freestyle.

Ton nom de scène est “Chilla”, mais ton EP est loin d’être “Chill”, on voit que pas mal de choses t’affectent au quotidien…

Avant l’EP, j’avais fait plein de sons qui étaient très chill. Je posais uniquement sur du boom-bap, sur des faces B de Joey Badass. Mais à partir du moment où j’ai commencé à vouloir mettre du fond dans mes textes, j’ai essayé d’être chill sur tous les sons qui ont des sujets légers. Au final, plus j’écris, plus je veux mettre du fond. Je suis très paradoxale : il y a une partie de moi qui vit dans l’instant présent, dans l’espoir, et une autre qui est très pessimiste et qui garde un œil sur le passé…
Dans l’EP, j’avais plein de choses à dire, mais je voulais que ce qui ressorte le plus, c’est cette notion d’espoir, le fait de ne pas baisser les bras… D’un point de vue musical, l’EP est arrivé à un moment où j’étais dans un état d’esprit qui tire vers la mélancolie, l’énervement.  Le côté “chill”, je l’ai plutôt retrouvé dans “MBD”, qui n’est finalement pas dans l’EP. J’écris vraiment en fonction de mes humeurs, et je ne suis pas tout le temps chill non plus… Mais du chill, il y en aura plus tard !

Tu évoques souvent de la difficulté de trouver sa voie pour les jeunes de ta génération. Parles-tu directement de toi ou est-ce que tu voulais incarner une pensée propre à ta génération ?

C’est quelque chose qui touche ma génération, mais je parlais vraiment de moi. Au départ, j’écris pour vider mon sac. Ce n’est qu’à partir du moment où j’ai eu de la visibilité que je me suis rendue compte que les gens pouvaient se sentir concernés par ce que je disais. Pour moi, ça a été un tournant important de me rendre compte de ça, alors que je n’écris que pour soigner mon intérieur. Finalement, je parle essentiellement de moi ! Je parle de la crise de la vingtaine, ce moment où tu passes de l’adolescence à l’age adulte… Ce moment où tu dois commencer à prendre tes responsabilités, te comporter comme un adulte.

Il y a un featuring avec Fianso. La collaboration peut ne pas sembler évidente pour tous, mais tu avais déjà fait des chœurs pour “Mon p’tit loup”, et vous êtes des amis de studios, n’est-ce pas ?

Ouais, on est signé chez Suther Kane. Tous les artistes n’enregistrent pas tout au studio, VALD y est de temps en temps, mais c’est So’ que j’ai le plus vu. Il enregistrait son album en même temps que j’enregistrais mon EP. Pour “Mon P’tit loup”, typiquement, j’étais en train d’écrire, lui d’enregistrer et il m’a juste dit “viens voir, j’ai besoin de chœurs” ! (rires) “Millionaire”, je l’ai écris en mars 2016. Je l’ai écrit seule et je voulais parler de cette jeunesse dorée, de ces nouveaux riches qui s’achètent v’la les marques et qui finissent à la fin du mois à ne bouffer que des pâtes parce qu’ils gagnent que 1500 euros par mois.
J’ai grandi près de la frontière de Genève, et j’ai déjà vu tellement de jeunes dépenser des 2000 balles pour leurs magnums en boîte et n’avoir plus que 10 euros pour la fin de semaine (rires). So’ passait par là, il a écouté et bien aimé le son. Je lui ai demandé s’il voulait poser et il était chaud. Tout simplement (rires). En studio, vu qu’on gravite autour du mic’, les connexions se font rapidement.

C’est normal qu’il y ait peu d’invités, puisque c’est ton premier projet, mais y’a-t-il des personnes avec qui tu rêverais de collaborer ?

A la base, il devait y avoir “Exil” avec Jok’air et un morceau avec Youssoupha, mais ils détonnaient avec l’EP. Après, les feats rêvés, j’en ai plein, mais je privilégie le vrai échange musical avant tout.

Tu as deux musiques très engagés d’un point de vue féministe dans ton EP alors que le rap est souvent perçu comme un milieu extrêmement misogyne. Je crois que tu avais dit ressentir cette misogynie sur les commentaires YouTube plus que via les rappeurs directement, n’est-ce pas ?

C’est vrai je n’ai jamais reçu de remarque d’aucun rappeur, à l’inverse les commentaires ne cessent de déferler.

Est-ce qu’il y a quand même encore des clips de rap qui t’agacent aujourd’hui ?

Pas spécialement. Je trouve d’ailleurs que les clips ressemblent de plus en plus à des courts métrages, il y a un vrai travail sur l’image qui devient indispensable et le rap n’est pas l’unique milieu dans lequel les clips peuvent parfois être dégradants pour la femme. Il le fera juste parfois de manière moins sous-entendue.

Au vu de la diversité évidente chez les rappeuses, l’étiquette “rap féminin” ne t’agace-t-elle pas ? En as-tu pas un peu marre de toujours être comparé à des rappeuses ?

Si. Pourquoi sous prétexte qu’il y ait peu de femmes, on nous mette toutes dans le même panier ? Alors que chacune a son univers bien à elle… Mais bon on doit faire avec !

La dernière piste, “Chico” est très personnelle, très belle. Est-ce que tu peux nous parler de la création de ce morceau, et à qui il s’adresse ?

Il parle de mon père, ce texte a été écrit assez vite une fois que j’ai écouté la prod. C’est le genre de sujet sur lequel on n’a pas besoin de réfléchir. C’était un besoin de faire ce morceau, pour me rappeler que je n’en serais pas arrivée là sans lui. C’est aussi l’aboutissement d’un processus. Au départ, je ne me voyais pas du tout écrire des textes aussi personnels, mais j’ai réussi à faire cette musique, à mon plus grand étonnement.

Où te vois-tu dans dix ans ?

J’espère être toujours dans le son et voyager à travers le monde !

 

Retrouvez “Karma”, le premier EP de Chilla disponible en écoute ici

Interview réalisé par Yoofat

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