Caballero et Di-meh : nique sa mère les frontières !

 

Flashback : Nous sommes en 2011 et 1995 cartonne ! Le boom-bap parisien, c’est la base.

A Genève, Di-meh, un adolescent de 15 ans violente déjà une grande partie des rappeurs de sa ville, skate sous les pieds et playlist mêlant du Sages Po’ à du Vybz Kartel dans les oreilles. Le mec crie “13 Sarkastik'”,  le nom de sa clique, fusionne sa précision rythmique avec un groove caribéen, et gagne le End of the Weak (concours d’improvisation rappée) à domicile. Dans la foulée, Nekfeu et Alpha Wann, présents ce jour-ci, captent son délire. S’ensuit, pour Di-meh, une connexion prolifique avec Sheldon, Sopico et autres Népal, tous membres de la 75e session. Peu de Genevois avant lui arrivent à se connecter aussi vite à la capitale de la francophonie rapologique. Di-meh le fait. Nique sa mère les frontières !

Nous sommes en 2011 et 1995 cartonne ! Le rap parisien, c’est définitivement la base. A Bruxelles pourtant, un jeune homme barcelonais s’amuse à cracher ce feu, et non sans style. Les jeux de mots plein d’esprit, la notion du tempo bien imprimée et la décontraction insolente. Caballero connaît certes les classiques, mais tient avant tout à ce que le monde entier se prenne les siens. Pas facile de faire son bonhomme de chemin dans un territoire où seuls Stromae, et à moindre mesure, James Deano et La Smala ont réussi à fédérer un public. Là encore, naïfs français que nous sommes, il a fallu que Caba s’associe à Lomepal et Hologram Lo’ pour que l’on tende finalement l’oreille. “Eh mais en fait, ils sont chauds les belges”. Oui, oui. Nique sa mère les frontières.

Le temps passe, les projets se font, les connexions sont de plus en plus puissantes et les basses aussi. Le timbre de voix diffère, le style vestimentaire se complexifie,  la boucle samplée aussi… Ne seraient-ils pas en train de trahir les valeurs fondamentales du Hip-Hop, à savoir, toujours faire le même album Boom-bap jusqu’à la fin de leurs jours !?

Sur Le pont de la reine, Caballero rend certes hommage aux anciens, les rappeurs de Queensbridge qui ont influencé une très grande partie des rappeurs français, mais tout de même… Pas si sûr que Tragedy Khadafi aurait enregistré un morceau comme “Mérité”! Le soleil, la villa espagnole, et tout cet attirail Ralph Lauren !? Il ne serait pas en train d’essayer d’être heureux Caballero !? Et puis ce flow qui laisse le beat respirer… Il ne serait pas devenu fainéant Caballero !?

Ou peut-être est-ce l’inverse… Peut-être que, bousillé de rap comme il est, Caballero a décidé de tenter de nouvelles choses. Bien entouré dans son laboratoire, près de JeanJass et du Seize, Caba se réinvente en s’imprégnant d’un son plus sudiste… Sans pour autant renier son ADN de fan des années 90. Après tout, pourquoi ne pas apprécier le boom-bap ET la trap ? Nique sa mère les frontières, non ?

Plus ou moins au même moment, à Genève l’entité 13Sarkastik est un peu moins omniprésente qu’auparavant. Ce qu’on entend de plus en plus, c’est le nom du collectif Superwak. Di-meh s’associant à l’autre pointure du rap helvétique, Makala,  ça ne présage que du bon, du “kickage” bien chaud, à l’ancienne ! Et pourtant… Que s’est-il donc passé sur “Rotschild”, bon dieu !? Comment expliquer ce virage à 180 degrés ponctué d’un “skuurt” que vient d’effectuer Di-meh ? Le public de Fixpen Sill regarde la scène, hébété un soir à L’Usine, alors que le duo vient d’inviter leur ami sur scène lors de leur passage en Suisse. Ce soir là, la foule s’attendait à voir un “Mec Chill”, ils ont été témoin de l’ascension de Di-meh “Shine” Hendrix, un rappeur aux influences multiples, et à l’énergie digne d’un Sex Pistol. Le rap, paraphrasons Georgio, “c’est ça, et ça, pas ça ou ça”. Nique sa mère les frontières.

Le Pharaon Blanc roule maintenant avec JeanJass et les fans de l’époque de la “cigarette fumante” ne doivent pas trop comprendre : Qu’est-ce qu’ils font !? Citer Georges Brassens, Shurik’n, puis tout d’un coup reprendre un gimmick de Future, rapper sur des riffs de reggae… C’est du rap ou de la trap… Du dancehall ou… du Trip hop !? S’évertuer à trouver une case, est-ce bien sain au final ? Ne serait-on pas mieux à apprécier le deuxième volet de Double Hélice, sorti le 12 mai, pour ce qu’il est, soit un excellent disque de deux fans inconditionnels de la culture Hip-Hop et de l’hybridité qu’elle permet ? Nique sa mère les frontières.

Di-meh ne change pas les bonnes vieilles habitudes et sort Focus pt. 1 le 10 mai. La blague n’en est pas une car le projet est très sérieux, dans la continuité de Shine, empruntant tant à Busta Rhymes qu’à Travis Scott, sans pour autant oublier de zoom-zoom-zen en référençant les fondateurs de la culture Hip-Hop en France… Ceux qui, soit dit en passant, profitaient déjà de l’hybridité que permet le Hip-Hop. Superwak s’en fout des codes et des cases, Superwak avance au feeling, et traverse les frontières en wheeling.

La musique, elle aussi doit se permettre d’avancer, et c’est bien souvent grâce à ces profils inclassables que le mouvement va de l’avant. Ce n’est pas 1995 qui dira le contraire puisque tous les membres du groupe ont rapidement compris que le “revival” ne pouvait pas être une fin en soi. Nekfeu aurait-il connu le même succès sans l’apport que ces rencontres lui ont apportées ? Si la musique ne lui avait pas permis de “faire le tour du monde comme les anneaux de Saturne”, aurait-il plu à tant de monde ?

A force d’expérimentation improbables mais maîtrisées, Caballero, Di-meh et bien d’autres rappeurs francophones enrichissent indéniablement la culture Hip-Hop. Certains ne pourront malheureusement jamais le remarquer. Car la frontière la plus complexe à traverser se trouve dans notre tête.

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