Le Hip-Hop et les courts-métrages :

Le rythme de croisière d’une année estampillée Hip-Hop est surchargé.

Entre les mixtapes, les EPs, les albums surprises, les acteurs du double H alimentent presque quotidiennement nos fils d’actualités. Dans cette grande bataille du clique, l’image est en première ligne et doit assurer la visibilité de l’artiste. Les clips sont ainsi mieux travaillés qu’auparavant et certains artistes passent au niveau supérieur : le court-métrage.

Rap et cinéma se tournent autour depuis des décennies et il semble que leur relation ait fait un pas en avant en 2016.
Il y a une filiation évidente entre les mots et les images. Durant le 19ème siècle, Victor Hugo ou Charles Baudelaire n’étaient pas que des écrivains, ils étaient également critiques d’art, et donc amateurs de l’art pictural. Au 21ème siècle, plus grand monde ne lit, ni ne va au musée, mais beaucoup vont au cinéma et ont au moins une application de streaming sur leur smartphone.
Ce sont les films de gangsters qui attirent les rappeurs dans un premier temps car les personnages y sont plus que de simples hors-la-loi, ont une plus grande complexité. Tout n’est pas noir ni blanc dans un film de Scorsese ou de De Palma et c’est cette zone grise qui fascine et qui rend le personnage attachant. Ces films, salués par la critique, servent de point d’appui pour bâtir une imagerie qui parlerait plus au grand public. Ainsi, le regretté Notorious B.I.G. se transforme en “Black Franck White”, Jay-Z devient Henri Hill de Goodfellas et Scarface a carrément choisi le titre d’un film pour en faire un nom de scène.

https://www.youtube.com/watch?v=RzX-Av-lDQ0

Seulement voilà, il n’y a pas que des gangsters qui rappent ! Certains même n’ont pas que des influences de films de gangsters. Ainsi, plus le temps passe, plus le rap devient riche en références cinématographiques : Ludacris s’inspire de Taxi Driver pour le clip de “Slap”, Lil Wayne plonge dans la baignoire de “6foot7foot” comme le faisait Di Caprio dans Inception, et plus récemment dans notre hexagone, Booba revisite Eyes Wide Shut pour le clip de “LVMH” ou même Drive sur le visuel d'”OKLM”. La liste pourrait être bien plus longue si l’on cherchait à être exhaustif. L’histoire d’amour est de plus en plus concrète grâce à l’année 2016 où plusieurs courts ou moyens-métrages de nos artistes favoris ont fleuri sur la toile. Beyoncé, Drake, Common, A$AP Rocky, Alicia Keys et Vince Staples, tous ont cherché à faire un peu plus qu’un simple clip playback. Tous ont cherché à raconter une histoire et à la styliser.

Please, Forgive the Money Man

Please, Forgive Me sorti le 25 septembre 2016

Durée : 21min30

https://www.youtube.com/watch?v=U1djM9qHLlg

Quand on parle de septième art et de rap, on est à peu près sûr qu’à un moment donné, on va entendre un coup de feu. C’était déjà le cas dans le clip à l’inspiration Scarface de Drake, “Just Hold on, We’re Going Home”.
Étrangement, le scénario du clip de sa collaboration avec Majid Jordan et celui de Please Forgive Me, sorti en septembre 2016, sont relativement similaires. Il y a une femme à sauver, des coups de fils qui mettent la pression, Drake en leader d’hommes tous prêts à mourir pour lui… Il y a cette idée du risque, de l’opportunité à saisir, de l’élévation sociale à acquérir quitte à en perdre la vie. Dans Please, Forgive Me, le casting est intéressant : Fanny Neguesha fait ses débuts en tant qu’actrice, tandis que l’expérimenté Sonny Chidiebere (Lord of War, Blood Diamond) joue le “méchant”. Ce court-métrage est également un prétexte pour remuer son bassin sur quelques unes des musiques les plus populaires de 2016 : Fanny Neguesha se déchaîne lorsque jaillit “Controlla” dans le désert de Namib (en Namibie), alors que le morceau “Views” apparaît devant nos oreilles quand Sonny Chidiebere décide de faire jouer son arsenal contre Drake. L’ambiance du court-métrage, très afro-caribéenne est également un clin d’œil au virage musical emprunté par Drizzy. Virage, pas tant que ça non plus, le réalisateur du court-métrage n’est autre qu’Anthony Mandler, déjà crédité à la réal’ de “Find Your Love” (Thank Me Later, 2010), déjà d’inspiration caribéenne, tourné en Jamaïque, et comprenant déjà du Patois Jamaïcain. Le court-métrage est disponible en exclusivité sur iTunes.  

Money Man, sorti le 22 octobre 2016

Durée : 12min10

https://www.youtube.com/watch?v=wQ274umjhFY

Il n’y a rien d’afro-caribéen dans le court-métrage de Money Man mais il y a bien un lien entre les deux visuels. Comme dans Please Forgive Me, Money Man se place du côté des pauvres qui feraient (et font) tout pour devenir riches.
Dans la banlieue du nord-ouest de Londres, Saïd Tagmahoui (La Haine, Three Kings) est celui que l’on appelle Money Man et A$ap Rocky joue son partenaire. Leur relation se détériore quand Saïd apprend qu’A$ap Rocky entretient une relation avec sa sœur, et le court-métrage, comme dans La Haine, se termine avec une victime collatérale d’une haine exacerbée par l’enfermement et la fierté mal placée. Les effets visuels très soignés sont pris en charge par AWGE, un collectif créatif crée par A$ap Rocky. A l’inverse de Please Forgive Me, le court-métrage sort avant Cozy Mob Tapes Vol. 1, le projet dont il est inspiré. On retrouve les pistes “Money Man” et “Put That on My Set” où A$ap Rocky collabore respectivement avec A$ap Nast et le boss de Londres, Skepta. Deux morceaux aux ambiances différentes qui annoncent une mixtape finement travaillée par le A$ap Mob. Le choix de la ville de Londres n’est pas anodin, Flacko y avait déjà enregistré son dernier album en date (At.Long.Last.A$ap, 2015) et l’amour certain qu’il a pour cette ville se reflète de nouveau dans ce court-métrage (et aussi sur le morceau “London Town” de la mixtape, où il lâche un couplet phénoménal !).

Black America Matters

Lemonade, sorti le 23 avril 2016

Durée : 1h05min

https://www.youtube.com/watch?v=gM89Q5Eng_M

Que dire du court-métrage de Beyoncé ? Déjà que ce n’en est pas vraiment un, mais plutôt un moyen-métrage, puisque celui-ci dure un peu plus d’une heure. Car Beyoncé ne sait pas faire comme les autres, c’est d’abord la vidéo qui avait été annoncée (après un deal passé avec HBO et Tidal) et l’album surprise est sorti en même temps, le 23 avril 2016. Lemonade (c’est le nom du moyen-métrage ainsi que de l’album) raconte les réflexions et les onze états d’âme de Beyoncé après qu’elle ait apprise que son mari, un certain Shawn Carter plus communément appelé Jay Z, l’avait trompé. Le déni, la colère, l’apathie, le vide, la perte, la responsabilité, la reformation, le pardon, la résurrection, l’espoir et la rédemption. Dit comme ça, on se demande si Beyoncé ne s’est pas transformée en une version Américaine de Vitaa, mais la vérité est bien différente. A travers ce manque de respect dont elle a été la victime, Beyoncé invoque la voix de Malcolm X : “Personne aux Etats-Unis n’est autant victime d’irrespect que les femmes afro-américaines”.
Le Saturday Night Live avait abordé avec humour la nouvelle identité de Beyoncé, celle d’une femme afro-américaine plus que celle d’une superstar sans communauté. Dans Lemonade, tous les figurants ou presque sont noirs. Épaulée par l’écrivaine britanico-somalienne Warsan Shire, Queen B évoque la brutalité policière dans plusieurs plans de son visuel et plusieurs vers de sa narration. Dans la partie “résurrection”, les mères de jeunes hommes noirs tués par les forces de l’ordre défilent à l’écran et posent avec des photos de la personne qu’elles ont perdue. Pour conter toutes ces histoires, la chanteuse ne s’abrite pas dans les hauts buildings qu’elle doit avoir l’habitude de côtoyer, mais dans une Amérique naturaliste, près des arbres, des fleurs et des fleuves. Beyoncé, c’est Henry David Thoreau, et c’est aussi la superstar que l’on connait si bien ; son style vestimentaire est souvent sobre, mais parfois aussi au summum du clinquant, du chic, du raffiné. Beyoncé, c’est aussi Kendrick Lamar, dont l’album To Pimp a Butterfly a forcément servi d’inspiration à la native de Houston. Beyoncé, c’est le R&B traditionnel, le style Hip-Hop, le Rock, ou la country, le tout en narrant une histoire personnelle et universelle. Plus que jamais avec ce visuel et cet album, Beyoncé, c’est avant tout la reine de la Pop.

Black America Again,sorti le 4 novembre 2016

Durée : 21min50

https://www.youtube.com/watch?v=WMNyCNdgayE

Common, quant à lui, n’a pas attendu Kendrick Lamar pour être engagé : le vétéran de Chicago a toujours été de ceux qui critiquent l’establishment et encouragent la communauté afro-américaine. Sa discographie a connu quelques vides, mais comme d’habitude, Common revient, et il fait plaisir. Son court-métrage, Black America Again, a la particularité de ne se centrer que sur une musique, la musique éponyme”Black America Again” (celle avec Stevie Wonder dont le remix avec BJ The Chicago Kid, Pusha T et surtout avec Gucci Mane en a interloqué plus d’un).
Ce court-métrage est une ode aux ghettos afro-américains. Des graffitis (dont celui rendant hommage à Freddie Gray, tué par les forces de l’ordre) aux chansons traditionnelles de Negro Spirituals entonnées par une femme flânant dans le ghetto de Chicago, la culture afro-américaine est magnifiée, comme lorsque la partie de Mothership Collection des Funkadelics (samplée par Dr. Dre pour “Let Me Ride”) est entonnée par un groupe de mères dans une sorte de rituel percutant. La couleur et le noir et blanc se succèdent, comme les images du ciel et du bitume, comme le sentiment de liberté et la réalité de l’enfermement. Le noir et blanc souligne aussi la sobriété naturelle de Common que l’on voit rapper son couplet a cappella avec Jabari Exum qui entonne un beatbox tout en jouant du djembé. Enfin, l’effet noir et blanc qui sublime le portrait des enfants au début et à la fin du court-métrage grossit les imperfections de ceux-ci et les rend donc plus beaux, plus humains. Comme pour appuyer cette phrase de la musique : “Trayvon will never get to be an older man” (Trayvon (Martin) n’aura jamais la chance de vieillir). Qu’en sera-t-il de ces humains-là ? En réécrivant une histoire plus moderne et plus humaniste des USA, Common espère un futur plus sûr pour les générations à venir.

The Gospel, sorti le 3 novembre 2016

Durée : 22min

https://www.youtube.com/watch?v=byTHi57uxBg

Il semblerait que l’escapade pop qu’avait emprunté Alicia Keys à la fin des années 2000 soit terminée ! Here, son nouvel album empeste la bonne vieille soul, le Hip Hop des années 90, et a parfois même des airs de Negro Spiritual moderne. On s’était moqués de Beyoncé, du fait qu’elle s’était soudain rappelée qu’elle était noire, mais quelque part, la même critique peut être faite à Alicia Keys. C’est d’ailleurs une remarque que son personnage dans la série Empire (Skye Summers) subit, preuve qu’elle en était consciente. Encore une fois, le contexte (afro-)américain a bien sûr un rôle à jouer dans ses choix musicaux. Il joue également un rôle dans l’ambiance du court-métrage de The Gospel, qui s’apparente presque à un reportage en immersion dans les quartiers afro-américains de New York.
La co-auteure du maintenant fameux “Empire State of Mind” rend de nouveau hommage à la grosse pomme en présentant ses habitants d’un point de vue différent de celui auquel on est habitué. Le court-métrage est divisé en quatre chapitres, présentant les rues, les habitants et leurs coutumes sous des angles pluriels. Plus rêveurs, moins dans l’exhibition de la vie de gangster, tout autant surveillés par la NYPD… The Gospel peut paraître niais au premier abord, mais il dénonce plus ou moins subtilement l’acharnement policier à l’encontre des Afro-Américains, et ce, tout en présentant une grande partie des morceaux présents sur l’album qui porte donc le même nom. L’ambition politique du film se retrouve aussi dans le choix de la réalisatrice, A.V. Rockwell, une jeune cinéaste afro-américaine à qui Alicia Keys a donné l’opportunité de travailler avec elle, sans que celle-ci ait énormément de références. C’est aussi ça le progressisme !

Vince Staples, une classe à part

Prima Donna, sorti le 1er septembre 2016

Durée : 10min

https://www.youtube.com/watch?v=gxw1Zef3EO0

Tout comme A$AP Rocky, Vince Staples faisait partie du casting du film de Rick Fumiya, Dope (2015). On ne peut d’ailleurs qu’être surpris par son rôle plutôt comique quand on le compare à sa musique très anxiogène. Les sirènes d’alarmes et le chaos émeutier que l’on retrouvait dans ses projets passés (Hell Can Wait ou Summertime ’06) font partie intégrante de son nouvel EP, Prima Donna. Néanmoins, son court-métrage du même nom (réalisé par Nabil), à l’image de son jeu d’acteur dans Dope, se rapproche plus de l’imagerie de Wes Anderson que d’une tentative de court-métrage intelli-chiant. En introduction, Vince Staples sort du tournage du clip de “Big Time” (présent dans l’EP) et est rapidement atteint d’hallucinations visuelles et auditives. Son chauffeur de taxi l’emmène dans un parking vide après lui avoir rappé le refrain de Smile (Egalement présent dans l’EP). Dans ce parking se trouve un ascenseur qui l’emmène directement à l’hôtel Prima Donna, où il croise brièvement Kurt Cobain, 2Pac ou encore Amy Winehouse… Dans tout l’amas d’absurdité que montre au premier abord ce court-métrage, Vince Staples partage son ressenti de nouvelle personnalité publique : la célébrité et tout ce qu’elle engendre ne l’attire pas, au contraire, elle l’effraie, et elle ne change en aucun cas son identité d’affilié de gang afro-américain, et donc, de victime potentielle d’une “bavure” policière. Les sonorités angoissantes de Vince Staples sont encore une fois orchestrées par No I.D., épaulé par James Blake et DJ Dahi.

Et en France ?

Dans un style proche du court-métrage, on retient deux des clips les plus marquants de l’année 2016, ceux de PNL, “Naha” et “Onizuka”. Pour rappel, ce sont deux musiques de l’album Dans La Légende qui ont été liées par la même histoire dans deux clips différents. Dans le même quartier, une sombre histoire de pouvoir et de vendetta entre plusieurs membres d’une famille opposés au redoutable “Homme Coca-Cola” envoie l’un d’eux en prison, l’autre à la morgue, ou du moins dans un hôpital. Les deux clips réalisés par Mess ont tout d’un court-métrage, la précision des détails est ô combien louable et le jeu d’acteur est bluffant. C’est simple, on comprend à peu près tout alors qu’il n’y a aucun dialogue audible. Le monde entier attend maintenant l’épilogue de cette formidable mise en image. Quel sera le dénouement de cette histoire ? Réponse avec le clip de “Béné” qui sortira le vendredi 10 février !

https://www.youtube.com/watch?v=IOwom_Gp__Q

Sur une note bien plus légère, Jok’air, désormais ex membre de la MZ était la co-star d’une série plutôt drôle avec Marlo, intitulée R.O.C’air. R.O.C’air racontait l’histoire fictive de leur rencontre dans une banlieue pavillonnaire où les deux lascars devaient s’occuper de Madame Jacqueline, une vieille et riche dame, pour gagner quelques euros. A la place, puisque liés par la même passion pour le rap, le duo finit par avoir une nouvelle ambition : sortir l’EP qui va “bouleverser le rap français à jamais” ! La série connait un succès peu important, pourtant l’EP qui en découle est très bon (il n’a pas bouleversé le rap français à jamais, mais quand même!). De plus, quelques invités sympathiques apparaissent dans la série : les ex-membres de la MZ (Hache P et Dehmo) ainsi que 25G ! On y retrouve même Mehdi Maïzi pour l’une de ses toutes meilleurs interviews. Aujourd’hui, 24 janvier 2017, on peut encore trouver les épisodes de la série sur Dailymotion.

Dans un style un peu similaire, Teddy The Beer avait annoncé la sortie de son très bon projet Le Loup et le téléphone avec deux vidéos qui racontaient une soirée et un réveil de lendemain de soirée. Les idées sont là, mais le grand cinéma n’est pas encore à portée de tous. On peut toutefois se réjouir de voir le thème du rap être de plus en plus présent dans les salles de cinéma françaises : en deux ans, Pand’or (Max et Lenny, 2015), Sadek (Tour de France, 2016) et Orelsan et Gringe (Comment C’est Loin, 2015) ont joué dans des films qui abordaient de manière plus ou moins explicite la place du rap dans la société française. La preuve que le cinéma hexagonal, souvent vu comme hermétique et un brin incestueux, peut s’ouvrir à de nouveaux horizons. Hamé et Ekoué (La Rumeur) sont quant à eux passés derrière la caméra et s’apprêtent à sortir leur premier film, Les Derniers Parisiens (sortie prévue le 22 février 2017). Le casting prestigieux du film (Reda Kateb, Melanie Laurent ou encore Slimane Dazi) est une autre preuve de cette mince ouverture qui s’amorce. Nekfeu tiendra également un rôle qui semble être lié au rap, bien que le synopsis de Tout nous sépare entretienne encore le mystère. Avant la sortie du film toutefois, Nekfeu aura peut-être la très bonne idée de mettre en image son dernier album Cyborg (dont vous pouvez retrouver ma chronique sur NZS)… Avec un court-métrage, pourquoi pas ?

Yoofi

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