Asher Roth, B.o.B, Charles Hamilton : Rétrospective de talents gâchés

Il y a dix ans, presque jour pour jour, les États-Unis d’Amérique élisaient un président afro-américain pour la première fois en la personne de Barack Obama. L’influence immense que la communauté Hip-Hop a joué lors de cette élection reste peut-être son plus grand fait d’arme comme le mentionnait Idris Elba dans le documentaire How Hip-Hop changed the world. Parmi les nombreuses chansons créées pour soutenir la campagne d’Obama, l’une d’entre elles restera dans la postérité, du fait de l’incroyable talent gâché par ses trois auteurs : « A change is gonna come » qui sample le grand morceau de Sam Cooke voit Asher Roth, B.o.B et Charles Hamilton croiser le fer alors qu’ils sont au top de leur hype.

Le rap game ressemble parfois aux sports de haut niveau. Une jeune personne prometteuse réalise des choses incroyables et l’enflammade générale nait alors autour de lui. Pas de place pour les câlins dans ces mondes de brutes : les plus forts résistent à cette pression et confirment, les autres sombrent dans l’oubli et font face à un ascenseur émotionnel pouvant parfois être traumatisant. Exceptionnellement, cet article se concentre sur eux, les Yoan Gourcuff, les Brandon Jennings, les Richard Gasquet plutôt que sur les Cristiano Ronaldo, les Lebron James ou les Roger Federer.

Asher Roth

Comparé à : Eminem
Vous le connaissez peut-être car… C’est le mec qui a fait « I Love College » et c’est le grand frère spirituel de Mac Miller.
Une musique : « Charlie Chaplin »

Nous sommes en 2008, à une époque où Kendrick Lamar est K. Dot et brûle des open-mics, où Drake n’a pas de barbe, est taillé comme un cintre et se retrouve en featuring sur un morceau de Trey Songz et où Young Jeezy vient de sortir un album politiquement engagé. Le jeune Asher Roth occupe les bancs de la fac quand il est repéré par UMG grâce à ses couplets qu’il poste régulièrement sur Myspace. Sort alors The Greenhouse Effect Vol. 1, une mixtape qui montre de quoi ce jeune homme blanc des quartiers pavillonnaires de Pittsburgh est capable. En un mot, Asher Roth est « nice » ! Une aisance musicale émane du jeune homme de 23 ans, ses couplets sont fins, souvent légers et plein de brillants ego-trips sans pour autant nier son absence totale de street-cred. Sur la mixtape, le morceau « The Lounge » questionne les codes du « rappeur », la légitimité qu’une personne comme lui peut avoir à pratiquer une musique afro-américaine. Toujours sur un ton léger.

Fort du succès de son single « I Love College » qui sort en 2009, Asher Roth a le vent en poupe. Tout le monde l’aime et à l’instar d’Orelsan, plus ou moins à la même époque en France, le rappeur de Pittsburgh séduit un public habituellement peu enclin à écouter du rap. Puisqu’il est un rappeur blanc, une flopée de médias sont intéressés par son profil et forcent un rapprochement absolument inexistant entre lui et Eminem. Fatigué de toujours être dans l’ombre d’un géant, Asher Roth finit par expliquer sur son premier album studio, Asleep at the bread aisle, que cette comparaison le fait souffrir, sachant qu’on s’intéresse plus à la couleur de sa peau qu’à sa musique sinon même plus à Eminem qu’à lui-même… Mis à l’écart par son manager de l’époque qui ne lui demandait que de faire un « I Love College pt 2 » plutôt que d’écouter ses nouveaux couplets sur face B réunis dans sa mixtape Seared Foie Gras with Quince and Cranberry, Asher Roth ne sort finalement jamais de deuxième album en maison de disque. Loin des spotlights et du rap game, Asher Roth entre dans une grosse période de dépression. Il reste toutefois trop amoureux de la musique pour rester muet et sort plusieurs projets gratuits dont deux avec le producteur Nottz. Son deuxième album sort finalement en 2014 sur la structure indépendante Federal Prism, s’appelle RetroHash et n’a plus rien à voir avec le Asher Roth d’antan. Bien que très loin d’avoir su combler les attentes initiales qui étaient placées autour de lui, Asher Roth semble encore vivre de sa musique, de manière modeste, certes, mais saine. Ce qui est loin d’être le cas d’un grand nombre de ses confrères. On se rappelle plus d’Asher Roth comme d’un modèle pour le lancement de la carrière de Mac Miller et comme le parrain du « Frat Rap » – l’équivalent, à peu de choses près de notre rap de iencli hexagonal – que d’un rappeur technique exceptionnel. Ce qui est bien dommage.

B.o.B

Comparé à : André 3000
Vous le connaissez peut-être car… C’est le type qui croit que la Terre est plate. Et il a fait « Airplanes », aussi.
Une musique : « Generation Lost »

Nous sommes en 2008, à une époque où les remix de « A Milli » pullulent sur la toile, où Jay Rock est le visage de TDE et où Nicki Minaj est encore Nicki Lewinsky, first lady du président Lil Wayne. Le Hip-Hop vit une transition intéressante puisqu’Atlanta devient petit à petit la nouvelle capitale du genre et impose son dirty south au monde entier. Bien qu’il vienne lui aussi de la ville de Georgie, Bobby Ray n’est pas le plus gros représentant du genre. Il faut dire que B.o.B est d’un éclectisme assez fascinant pour l’époque : ouvertement fan de Coldplay, de vieux groupes de rock des années 70 ou de techno, le rappeur est sans doute plus conventionnel lorsqu’il cite les grands de sa ville, tels que Goodie Mob ou les Outkast. Cet éclectisme affiché en interview est loin d’être une façade et cela se ressent dans sa musique particulièrement riche. Multi-instrumentiste, chanteur et rappeur avant que ce ne soit la mode, B.o.B est un OVNI proposant des ballades piano-voix saisissantes, des morceaux en guitare-voix sublimes et des bon vieux egotrips soignés. La versatilité de B.o.B impressionne tous ses pairs de T.I, qui le signe sur son label Grand Hustle, à Eminem avec qui il collabore par deux fois. La mixtape B.o.B vs Bobby Ray est une mine d’or en termes de bizarreries menées à bien.

A défaut d’être aussi inspiré que ses précédentes mixtapes, le premier album studio de B.o.B, sorti en 2010, est un énorme succès commercial. « Nothing on you », « Magic » et surtout « Airplanes » avec Haley Williams voyagent partout et font de B.o.B une vraie sensation internationale. A 22 ans seulement. Le succès est-il monté à la tête du natif d’Atlanta ? C’est en tout cas ce que pense une grande partie de sa fanbase de l’époque, celle se rangeant du côté de Tyler, The Creator quand ce dernier l’attaque violemment sur « Yonkers » et ce, malgré la réponse de B.o.B sur « No future ». La suite de The Adventures of Bobby Ray, Strange Clouds est bâti sur le même moule que son prédécesseur. La preuve en est que B.o.B n’a jamais réussi à se relever du succès colossal de son premier album. L’éclectisme bien dosé de ses jeunes années prend des airs cacophoniques alors que ses beaux mots d’antan sur l’importance d’être soi-même se diluent petit à petit dans un rap singeant la tendance plutôt que de la créer. B.o.B avait le potentiel pour être l’un des « trendsetters » de ce rap game, mais ne devient finalement qu’un rappeur lambda parmi tant d’autres. De plus, son éclectisme assumé qui faisait sa force dans un premier temps devient petit à petit un boulet pour Atlantic Records car difficile à « marketer »… En guise de cerise sur le gâteau du déclin, B.o.B rejoint la communauté « Flat Earth Society », un groupe de personnes qui pensent que la Terre est plate, que l’Homme n’est jamais allé sur la Lune et – cerise sur la cerise sur le gâteau – que l’holocauste n’a jamais eu lieu… Les dernières sorties de B.o.B sont loin d’être mauvaises, mais elles n’ont plus rien du caractère spécial qu’il avait auparavant. Et c’est bien dommage.

Charles Hamilton

Comparé à : Kanye West
Vous le connaissez peut être car… Il s’est pris une droite par son ex-copine face caméra, il était très fan de Sonic et « trop » fan de Rihanna.
Une musique : « Loser »

Nous sommes en 2008, à une époque où les keffiehs sont trop cools, où petits et grands chantent en cœur « ma main sur ton p’tit cul cherche le chemin » tout l’été et où Nessbeal sort le plus grand disque de sa carrière. A Harlem, un jeune homme aussi excentrique qu’ambitieux entrevoit enfin la lumière. Après des années passées au studio ou à écumer les open-mics new-yorkais, Charles Hamilton sort ses premières mixtapes et est quasiment instantanément contacté par Interscope Records et Jimmy Iovine en personne. Il faut dire que le profil de Charles Hamilton a tout pour séduire à une époque où les codes du rap changent brutalement. En plus d’être un rappeur et un producteur génial, Hamilton met dès ses débuts son univers particulier en avant, de sa fascination pour la couleur rose à son fanatisme pour Sonic le Hérisson. Rien de conventionnel. Son héritage musical se rapproche des Q-Tip, J Dilla ou Kanye West, notamment dans ses traitements de samples. Ses rimes font le tour de sa propre personne, d’une introspection et d’une honnêteté presque embarrassantes tant l’homme se livre dans ses musiques. C’est simple, le studio était une maison pour Charles Hamilton. Il s’y sentait aussi à l’aise que dans sa salle de bain et n’avait aucun filtre. Plus que tout, ce qui a sans doute le plus séduit Interscope est son incroyable productivité. Il le prouve peu après sa signature en balançant la bagatelle de huit mixtapes en deux mois. Un monstre de labeur, tout simplement.

En lisant les histoires d’Asher Roth et de B.o.B, on comprend très vite que faire carrière dans la musique n’est pas à la portée de tout le monde. En lisant celle de Charles Hamilton, on l’assimile à jamais et l’on reconsidère même son rapport avec le monde de la musique. Pourtant, tout a l’air de bien se passer. Dès son arrivée à Interscope, Charles a le droit à une session studio avec Eminem et a même l’occasion de freestyler avec The Game et Kanye West ! Quand il rentre chez lui après avoir rencontré des dizaines,des centaines voire des milliers de gens qui disent l’aimer, Charles Hamilton se sent pourtant attaqué. Il ne fait plus confiance à personne, ni à ses amis proches, ni même à sa propre mère. « Je ne sortais plus de chez moi, tout ce que je faisais, c’était de la musique. Je me battais contre la dépression. Je me claquemurais », raconte-il dans une interview pour Billboard. Ses agissements sur son blog – parce qu’il n’y avait pas Twitter ou Instagram à l’époque – deviennent inquiétants, notamment son obsession naissante pour Rihanna… Pour la Saint-Valentin 2009, Charles Hamilton sort la mixtape Well isn’t this awkward racontant son histoire d’amour fictive avec la chanteuse des Barbades… Très, très « awkward ». Dans la même année, une vidéo dans laquelle il clashe « gentiment » son ex avant que celle-ci ne lui colle une grosse beigne fait surface et ce n’est que quelques temps plus tard que son contrat avec Interscope est définitivement rompu… Heurté comme il ne l’a jamais été, Hamilton quitte la sphère publique et est retrouvé par sa mère en 2010 dans un bâtiment abandonné de Staten Island dans un état pitoyable, criant aux autres SDF qu’il allait sauter du Dam Bridge de Harlem. « Mon fils ne ressemblait plus à mon fils », se rappelle alors sa mère… Charles Hamilton semble remonter la pente avant de frapper un policier dans des circonstances particulièrement étonnantes, complètement défoncé près du stade des Cleveland Cavaliers, en train de s’imaginer faire une partie de basket-ball avec l’équipe… Une fois en prison, puis en hôpital psychiatrique, il est enfin diagnostiqué comme étant bipolaire et sa sentence est alors réduite. Hamilton retourne vivre avec sa mère et se met de nouveau à faire de la musique, cette fois-ci accompagné par le label Turn First, alors chez Republic, et entouré de personnes avec qui il parle de manière transparente de ses troubles mentaux. Pas de réseaux sociaux, ou presque, pas de coup de sang ou de frasques sont à signaler depuis. On ignore quasiment tout de l’hygiène de vie actuelle de Charles Hamilton et c’est sans doute mieux ainsi. Sa productivité musicale est quant à elle intacte, sinon inquiétante : en tout, Wikipedia compte 184 mixtapes du rappeur… Or, le site n’est pas à jour puisqu’une nouvelle mixtape est sortie ce 1er novembre 2018 ! Espérons seulement que Charles Hamilton soit réellement épanoui aujourd’hui, non pas comme à l’époque d’Interscope.

« Nous, on agit à la hauteur de nos réputs’/ Car les cimetières et les bistrots sont remplis de gars qui auraient pu ». Ces mots que Médine rappait en 2009 nous rappelle non sans un brin d’égotrip que la vie d’artiste est remplie d’impératifs, le premier étant de porter une paire à la bonne pointure, quitte à en créer une sur-mesure. Car dans ce monde de brutes qu’est celui de la musique, l’inconfort peut vite prendre des proportions épouvantables. La pression exercée de toutes parts sur de jeunes personnes n’a évidemment rien de saine. Les maisons de disques, les médias et nous-mêmes consommateurs devrions avoir un regard plus humain lorsqu’il concerne des personnalités publiques. Réfléchissons-y avant d’harceler Ateyaba (Joke) pour qu’il sorte son album, par exemple.

A appris à aimer grâce à Kanye West, Nekfeu, Alpha Wann et Eiichiro Oda..

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