PARTAGER

On croyait que 2017 n’était pas prêt pour voir deux trios aussi opposés que Migos et Les Sages Poètes de la Rue refaire surface, et pourtant ! Les trois rappeurs préférés de votre rappeur préféré sont de retour bien qu’ils n’étaient jamais vraiment partis. Culture, l’album sorti en ce début d’année par Migos portait ce nom assez générique pour faire comprendre au monde entier que le flow « à la Migos », l’imagerie décomplexée du gangster du sud des États-Unis font bien sûr partie de la culture de leur pays. L’album du comeback des Sages Po’, (15 ans après Après L’orage) s’appelle quant à lui Art Contemporain, probablement pour des raisons similaires, dans un pays où l’intelligentsia n’accorde que très peu de crédit à la musique rap que l’on aime pourtant tous. 

L’alchimie des Sages Po’ : la base de leur art

C’est un comeback, oui, mais il n’en a pas tant l’air. Le mode opératoire du groupe ne change absolument pas : Dany Dan a toujours autant de style qu’en 1998, Zoxea est toujours aussi imprévisible tandis que Melopheelo cultive toujours son déficit technique afin de récolter un certain groove. Les trois MCs semblent toujours être aussi proches, aussi unis par une histoire commune malgré leurs différences stylistique. Dans « Superstition » par exemple, plusieurs flows se suivent, mais la liste suit son cours. Les thèmes sont toujours parfaitement respectés, ce qui n’est pas toujours le cas dans les formations fonctionnant en groupe. L’alchimie les unissant est la base des Sages Po’. Ils sont amusants quand ils parlent de leurs phobies superstitieuses, joviaux quand ils voyagent poétiquement, touchants quand leurs cœurs fauchés narrent leurs peines. Le trio fonctionne comme un chœur : en harmonie parfaite, en symbiose totale avec les autres membres du groupe. Melo, Zox’ et Pop Dan sont les meilleurs amis du monde, et nul ne peut s’empêcher d’esquisser un sourire lors des quelques dialogues et passes-passes présents dans le disque rappelant certains de leurs morceaux d’antan, où les trois copains opéraient de la même manière. Le temps passe mais rien ne change.

 40 something…

Le temps passe mais rien ne change, ce qui veut dire que les Sages Po’ sont toujours aussi cool qu’auparavant. Et c’est peut être même un peu faux : ne sont-ils pas plus cool encore que dans les années 90 ? Tout le monde regarde dans le rétro pour s’inspirer de ce qui se faisait auparavant. A l’aube de la nouvelle décennie, plein de mini Dany Dan émergent et remettent au goût du jour l’un des phrasés les plus éloquents que le rap français n’ait jamais donné. Forcément donc, quand l’original et son groupe reviennent, avec une calvitie plus avancée qu’à l’époque, certes, leur style est reconnu par les plus jeunes comme les plus vieux, leur art, bien qu’ils n’en avaient pas besoin, est légitimé par leurs contemporains. Les Sages Po’ ne sont pas fous, savent qu’ils ont un certain âge pour des rappeurs mais en jouent avec délice. L’album ne contient aucune rythmique trap, ni afro-caribéenne (et ça fait du bien de s’en passer de temps en temps…) mais propose son lot de morceaux dansants, un genre de musique toujours apprécié par le groupe de Boulogne Billancourt. « Timide mais sans complexe » provoque le déhanchement, « Comme à l’époque du jazz », la furie et « Hype » s’approche de la frénésie. Quant à leur morceau avec IAM, « 16 traits, 16 lignes », il est probablement l’un des possee-cut les plus cool de ces dernières années. Déjà, parce que le concept se perd, les « équipes » de rappeurs préférant rester entre elles, mais aussi parce qu’aucun de ces papys du Rap Game cherche à faire dans le jeunisme. Au contraire, ils référencent des notions culturelles appartenant à une autre époque. Akhenaton en place une pour Godzilla à l’heure ou Kaaris s’amusait à faire l’apologie du dernier King Kong, tandis que quand Sianna voit en Usain Bolt l’athlète ultime, Dany Dan lui préfère le Carl Lewis de 1986. Et ça, c’est plutôt cool.

 La lourde légèreté : le « no beat » au service de la sagesse

Ce qui est cool est souvent perçu comme léger, un mot qui a clairement une notion négative chez les auditeurs de rap français. Un morceau est « lourd » si les basses pèsent, si les percussions font bouger la tête frénétiquement. Ca, c’est positif. Dans Art Contemporain, le parti pris est celui de ne pas faire de morceaux « lourds » comme l’entendent habituellement les auditeurs de rap français . Ce que Zoxea appelle le « No Beat » accentue la partie mélodique de l’instrumental (instrus servis par Zoxea lui-même et James BKS) et fait bouger les seufs plus que la tête. De plus, les flows sont plus clairement entendus, les paroles également. Ce sont elles qui vont contrebalancer cette idée de légèreté. Certes, il y a des morceaux tels que « Planance poétique », mais il y a aussi « A la recherche du rap perdu ». Ce dernier agit tel un manifeste du savoir-faire Hip-Hop et charge les rappeurs ayant perdu leurs qualités d’MCs (ou ne les ayant jamais eu) au profit d’une musique « lourde » mais écervelée. Le groupe a toujours eu un point de vue éclairé quant aux questions de société dans leur discographie, et pourtant, « Armageddon » est peut-être le morceau le plus tragique qu’ils n’aient jamais écrit. L’invité, Guizmo est bien choisi, lui qui rappe habituellement cette tragédie inhérente à un XXIème siècle désenchanté. La fintro de l’album est une fintro sage, une fintro en hommage aux pères des membres du groupe où le refrain de Valérie Belinga sonne comme le point final spectaculaire d’un album au propos fort, et à la légèreté lourde.

La très belle discographie des Sages Poètes de la Rue est donc étoffée par ce nouveau disque risqué, car complètement aux antipodes de la tendance globale. Pour son dernier album en date, Rim’K avoue avoir écouter les nouveaux artistes américains afin de se « mettre à jour ». C’est un travail que Les Sages Po’ n’ont pas jugé nécessaire ; leur art à eux se veut intemporel. C’est finalement sur ce critère là qu’on pourra véritablement juger Art Contemporain, bien que celui-ci semble aujourd’hui, être une réussite.

Yoofat est sur twitter