11 septembre 2007 : L’élévation de Kanye West

Le 11 septembre 2007, l’opposition entre 50 Cent et Kanye West fait couler énormément d’encre. Retour sur le jour qui a vu s’opposer Curtis à Graduation

Opposé au mastodonte 50 Cent, Kanye West n’a reculé devant rien, persuadé que son ambition, son avant-gardisme et son perfectionnisme vaincrait face à toute forme d’opposition. Et il avait raison. Personnel et universel, intimiste et extraverti, Kanye réussit le pari de faire de la “stadium status music” ainsi qu’une musique exigeante dont les plus minutieux détails de production font le plaisir de ceux n’écoutant la musique qu’à travers leurs casques. Le 11 septembre 2007, Kanye West a tout simplement révolutionné l’industrie musicale, tout en rendant ridicule toute la scène gangsta rap de la fin des années 2000. Retour sur le jour où le Boeing lancé à pleine vitesse s’élança sur l’autoroute (métaphore venant de Kanye himself).

1. La folie des grandeurs

Kanye West a pourtant grandi en écoutant ce bon vieux gangsta rap vantant l’artillerie lourde. Fan du Wu-Tang Clan, à la production de plusieurs albums de Cam’ron, et étant même passé à deux doigts de signer dans Cash Money, le label de Birdman (aka Gecko Moria), on ne peut pas dire que Kanye ait été le plus gros opposant au genre. Néanmoins, ce qui a fait brillé Kanye West par le passé était son côté bon enfant. Fidèle auditeur d’A Tribe Called Quest, Yeezy avait même confessé qu’au début de sa carrière, être comparé à Q-Tip était son seul objectif. Le temps passe, Kanye fait des premières parties dans des stades pleins à craquer pour U2 et se rend compte que sa vision était encore trop étroite. Q-Tip, c’est bien, Les Beatles, c’est mieux ! Kanye West ne veut pas être une des figures importantes du rap de Chicago, Kanye West veut le monde, ses plus grands stades, ses foules en liesse. Graduation doit être le passage au niveau supérieur.

Exit la bonne vieille soul, les samples de Marvin Gaye ou Lauryn Hill. Kanye connaît les classiques de la musique afro-américaine, mais Kanye connaît aussi Elton John, Prince, Steely Dan ou Daft Punk. Tous ces artistes venant d’horizons différents sont samplés sur Graduation. Kanye s’était improvisé chef d’orchestre sur Late Registration (en 2005), en étant omnipotent sur tous les détails de chaque musique. Cette position ne l’a plus jamais quitté et a pris un autre tournant avec Graduation. C’est bien sûr lui qui gère les samples, lui et ses prestigieux conseillers (l’indéboulonnable Mike Dean, Timbaland ou Charlie Wilson) qui associent ces samples avec telles ou telles ambiances, et c’est lui qui choisit de n’inviter aucun rappeur sur ce projet. Aucun sauf Lil Wayne avec qui croiser le fer semblait être inévitable, tant le MC de la Nouvelle-Orléans était présent à l’époque. Les grands stades étant l’objectif, ce sont les percussions que Kanye utilise qui choquent au prime abord. Des titres tels que “I Wonder”, “Stronger” ou “Good Life” dévoilent la nouvelle ambition du natif de Chicago. Kanye West brise l’esthétique habituelle du rap Américain avec des constructions rythmiques plus pop (sur “I wonder” ou “Flashing Lights”), mais aussi grâce aux visuels. L’artiste plasticien Takashi Murakami participe à la création de la couverture d’album très singulière de Graduation, ainsi qu’à l’élaboration de certains clips (“Good Morning” par exemple). L’ambiance Hip Hop renaît à travers la fraîcheur des idées de Kanye West et de l’artiste japonais.

2. Une gradation

Avec Curtis, 50 Cent avait tenté de persévérer dans une lignée gangsta rap habituelle, ne faisant pas évoluer son personnage. Kanye West, à l’opposé, avait imaginé sa trilogie comme une gradation, dont Graduation serait le point culminant bien nommé. La musicalité pré-Graduation était très proche de ses racines afro-américaines. Ainsi, son personnage se contentait d’être heureux d’être noir et en vie passés ses 25 ans, dans “We Don’t Care” sur College Dropout, avant de raconter sa relation de proximité avec son idole Jay-Z dans “Big Brother”, l’outro de Graduation. Kanye ne s’invente jamais de rôle, raconte sa vie sans le moindre filtre, embrassant toute sa complexité et ses paradoxes. Très loin du gangsta rap (“Man, killing’s some wack shit/ Oh, I forgot, ‘cept for when niggas is rappin’/Do you know what it feel like when people is passin’?” Ou en Français : “Tuer, c’est un truc de merde/ Oh j’oubliais, sauf quand les négros rappent / Sais-tu ce que ça fait quand quelqu’un meure?”), Kanye chante sa gloire dans “The Glory” ou “Champion”, sa vie de luxure dans “Good Life” ou “Drunk and Hot Girls” et même sa mélancolie dans “Everything I am” et “Homecoming”. Son rapport à la religion devient de plus en plus étrange ; lui qui trois ans plus tôt rappait “Jesus Walks”, est soudain frappé par son statut le rapprochant d’un Dieu vivant sur Terre. (“I had a dream I could buy my way to Heaven, when I awoke I spent that on a necklace/ I told God I’ll be back in a second. Man, it’s so hard not to act reckless”. Ou en Français : “J’ai fait un rêve où je pouvais m’acheter le droit d’aller au Paradis, quand je me suis réveillé, j’ai dépensé ce prix sur un collier/ J’ai dit à Dieu que je reviendrai tout de suite. Mec, qu’est-ce que c’est dur de ne pas agir de manière téméraire”.) L’album est fascinant car Kanye l’est tout autant. Graduation décrit-il le paradis ou l’enfer? “Can’t tell me nothing”, appuyé par les puissants backs de Young Jeezy, parle d’argent, de pouvoir, de ce que Kanye en fait, que ce soit en accord ou non avec la ligne de conduite imposée par la chrétienté. Dans “Flashing Lights”, les touches de clavier de Kanye sont glaçantes, alors qu’il narre son impuissance et sa frustration face à la gente féminine, mêlées à l’agacement de la présence, inhérente à son statut, de paparazzis et autres parasites autour de lui. La gloire, les paparazzis, les femmes, la luxure, l’argent, les rêves, les cauchemars,… Enfer ou paradis ?

Graduation a tout changé ! Aujourd’hui, la street-cred ne vaut plus rien. 50 Cent ne l’avait pas compris il y a dix ans à la sortie du très mauvais Curtis, et ne l’avait toujours pas compris au moment où lui-même a révélé le passé de maton de Rick Ross (en 2009) sans que personne n’en ait quelque chose à faire. Après Graduation, tout le monde est libre de rapper en étant lui-même. Drake arrête de prendre l’accent New-Yorkais (mais continue d’imiter Jay-Z… une autre histoire), Kid Cudi devient une sensation pop à l’aide de sa musique lunaire, Travis $cott s’empare du rap sans n’avoir jamais vraiment rappé… Tant d’artistes incroyables n’auraient peut-être jamais vu le jour sans la sortie de cet album révolutionnaire. Côté français, les artistes inspirés par cet album sont nombreux. Quand Nekfeu dit “tu vois cette image qu’ont les gens du rap ? Nous on va changer ça”, il le dit en faisant un clin d’œil à “Flashing Lights” (musique préférée de l’album de Kanye himself). Tout un symbole. Quant à l’un des meilleurs rappeurs de France, A2H, lui dit tout simplement que Graduation est son album préféré de tous les temps. Tout le monde loves the old Kanye.

Retrouve également l’article sur la mort artistique de 50 Cent avec l’album “Curtis” sorti le même jour !

 

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