Alors que le rap français cartonne en terme de ventes, il serait intéressant de se demander si toutes les facettes du rap sont équitablement représentées dans les médias et dans les charts.

La semaine passée, le milieu hip-hop plaçait encore quatre artistes dans le top 15 des ventes d’albums en France (Maitre Gims à la 2ème place avec MCAR, Soprano à la 9ème place avec Cosmopolitanie, Vald à la 10ème place avec NQNT2 et Alonzo à la 15ème place avec Capo Dei Capi Vol. 1). En effet, les rappeurs trustent souvent les classements de vente d’album, comme le prouvent cette année les succès des albums Feu de Nekfeu, Je tourne en rond de Jul ou plus récemment Mon cœur avait raison de Maitre Gims. Le public amateur de musique urbaine est toujours aussi important en France et certains artistes hip-hop jouissent aujourd’hui d’une vraie renommée dans le paysage musical français. Et pourtant, cela ne reflète pas forcément le vrai visage du rap français de nos jours.
On pourrait sommairement diviser le rap en quatre grandes catégories. D’un côté, on a les rappeurs qui ont évolué vers un style un peu plus grand public, avec beaucoup plus de mélodies, de thèmes dansants, avec des sujets un peu moins urbains. On pourrait citer les succès de Maître Gims, Black M ou encore Soprano. Ce sont des artistes qui ont fait leurs classes dans la plus pure tradition du rap français (rappelez vous L’écrasement de tête et Puisqu’il faut vivre). Ces rappeurs ont su par la suite s’ouvrir à d’autres styles musicaux et ainsi élargir leur public, beaucoup plus varié aujourd’hui (jeunes et moins jeunes, hommes et femmes). Ils réalisent de très grosses ventes, sont diffusés sur les principales radios nationales (NRJ, Skyrock) et sur les principales chaînes de télévision (D17, MTV). Ces artistes représentent ce que les gens appellent souvent (à tort ou à raison ?) le « rap commercial« . Ne voyez dans cette appellation aucune connotation péjorative, le succès est quelque chose de très respectable et la plupart de ces rappeurs n’ont plus rien à prouver en terme de rap pur.

D’un autre côté, on a des rappeurs beaucoup plus street, très attachés au milieu urbain et qui puisent leur succès majoritairement dans les quartiers. C’est ce qu’on pourrait appeler le « rap de rue« , dans un style beaucoup plus brut, marqué par des flows énergiques, des gestuelles, des codes très urbains et ces thèmes que sont la drogue, la rue, la violence, le sexe entre autres.  On peut citer notamment dans cette catégorie les poids lourds du rap français, Booba, Lacrim, Rohff.  De nombreux rappeurs ont toutefois émergé sur la scène urbaine ces derniers temps. L’éclosion de ces rappeurs est souvent liée à une sorte de phénomène virale qui enflamme la France du rap à périodes régulières. En effet, de temps à autre, sans nulle raison apparente, un rappeur inconnu du grand public débarque avec un flow, un son, ou un style (plus ou moins) novateur et déclenche un mouvement à l’échelle nationale qui dépasse le cadre simple de son quartier ou bien même du « rap de rue« . On pourrait citer l’exemple de Gradur avec « On n’est pas tout seul« , repris, détourné, mentionné partout en France, ou plus récemment de Vald avec « Bonjour » ou Niska avec sa gestuelle charo.

Le « rap de rue » se caractérise par l’importance des réseaux sociaux, des nouveaux médias d’internet (on prendra comme exemple les millions de vues de Jul ou Kaaris sur YouTube) car ce style musicale reste relativement peu diffusé sur les ondes à l’exception de quelques artistes (Jul, Booba, Lacrim). Malgré cela, ces rappeurs continuent de (très) bien vendre leurs disques, comme le démontrent les succès récents de Alonzo avec Règlement de Comptes (certifié disque d’or il y a peu) ou Lacrim avec RIPRO plus tôt en 2015.

 A l’exacte opposée de ce rap très street, on a un style très différent, très loin des thèmes classiques du rap que sont la rue, les quartiers. Ce rap, qu’on pourrait qualifier un peu de « rap alternatif » (à défaut d’autre nom), est symbolisé par les récents succès de Feu de Nekfeu et La cour des Grands de BigFlo et Oli, ainsi que celui d’OrelSan avant eux. Ces rappeurs se caractérisent par un public beaucoup plus « bobo » (là encore le thème n’est pas négatif), un public qui le plus souvent ne se dit même pas (ou du moins ne se pense pas) amateur de rap. Un public beaucoup plus féminin aussi : par exemple, Nekfeu et sa geule d’ange ont un succès énorme auprès de la gente féminine. Un public beaucoup plus blanc pourrait on ajouter (tout en objectivité et sans verser dans le Nadine Morano). En effet, les thématiques abordées sont très éloignées de la rue et se rapprochent beaucoup plus de la fête, l’alcool, l’école, mais aussi soi-même, sa place dans la société. De fait, ces thèmes touchent un autre public, des personnes d’autres horizons sociales, dont les problèmes du quotidien sont différents que ceux vécus par les gens vivant dans des cités. Il est donc plus facile pour ce public « bobo » de s’identifier à Nekfeu qu’à Kaaris, et cela semble logique. Dans le fond, le rap ne reflète que trop bien les clivages de notre société française.

Il existe donc un public assez important pour ces rappeurs alternatifs, qui sont relativement bien diffusés dans les médias que sont la radio et la télé. Le succès est souvent au rendez-vous, comme le prouvent les disques d’or remis dernièrement à BigFlo et Oli ainsi qu’à Nekfeu.

 

Comme on l’a vu ci-dessus, on pourrait donc grossièrement diviser le rap en trois catégories, qui, certes, touchent chacune un public différent, mais dont le public respectif reste assez large à chaque et permet aux artistes des débouchés importants en termes de vente. J’en viens donc à la quatrième catégorie, le « parent pauvre » du rap français. Cette quatrième facette du rap français est un peu l’héritière du rap old school, c’est-à dire un style de rap où la plume et le message gardent une grande importance et où tous les efforts ne sont pas concentrés sur la musicalité et le flow (qui restent pourtant très soignés !). Dans cette catégorie on pourrait citer les poètes du rap français, Oxmo Puccino, Kery James, Youssoupha, Lino, Tunisiano, Sinik et j’en passe ! Autant d’artistes dont le talent est unanimement reconnu et mériterait d’être davantage exposé !
Effectivement, en comparaison avec les trois catégories présentées ci-dessus, cette dernière est sans doute celle qui vend le moins de CD et celle qui est le moins représentée à la télé, à la radio ou sur internet. Et pourtant, c’est sans doute la facette qui correspond le plus à cet art qu’est le rap, c’est-à dire écriture, flow, message. Un style de rap qui a beaucoup vendu dans les années 90 et 2000 (rappelez-vous IAM, Sniper, MC Solaar…) et dont les ventes ont nettement ralenti depuis quelques temps.  Attention, je ne rabaisse pas les styles vus précédemment, la diversité fait la beauté de la musique (la diversité fait la beauté tout court pour en finir avec Nadine Morano). Cependant, il est dommage que ces rappeurs, ces véritables poètes dont les textes pourraient être étudiés en cours de français à l’école, ne soient pas davantage exposés et mis en avant dans la paysage musical français. Un album comme Négritude de Youssoupha, qui est à mes yeux l’un des meilleurs albums de l’histoire du rap : tout y est, punchline, flow, écriture, instru, thèmes abordés… Cela n’a pas empêché l’album de disparaître des charts quelques semaines après sa sortie. On pourrait alors légitimement quel est le rôle des soi-disantes radio de rap (Quelqu’un a dit Skyrock ?) qui diffuse de plus en plus de variété et de moins en moins de rap. A méditer…

Bien sûr je ne mentionne pas dans cet article le rap indépendant, beaucoup plus underground, pour lequel il existe un large public mais dont les problématiques sont différentes (absence de l’appuie des majors etc…) et cet avis ne tient qu’à moi, je peux comprendre les divers avis à ce sujet…
Slyk, nouveau membre de l’équipe NZS. Voici ma première chronique, dites moi ce que vous en pensez.

1 commentaire

  1. Très bon thème avec une analyse très intéressante, de par sa construction.
    En ouverture, on peut alors se demander si c’est le style de musique ou alors l’image de l’artiste qui lui permet d’atteindre un public et donc une certaines exposition..

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