Lino – Requiem (Chronique)

 

01. Choc Funèbre
02. 12ème Lettre
03. Le Flingue A Renaud
04. VLB Feat T.Killa
05. Fautes De Français Feat Dokou
06. Wolfgang
07. 7 Milliards Sous Le Ciel Feat Youssoupha & Zaho
08. Narco Feat Niro & Sofiane
09. Peuple Qui Danse Feat Fally Ipupa
10. Brûleur De Frontières Feat Corneille
11. Allo Lino
12. Suicide Commercial
13. Au Jardin Des Ombres
14. Le Rap N’est Plus
15. Ne M’appelle Plus Rappeur Feat Calbo & T.Killa
16. De Rêves Et De Cendres Feat Manon
17. Requiem

 

 

Si on aime Lino, c’est avant tout pour une affaire de lyrics. Plus précisément une affaire d’écriture. Ressortez tous vos anciens livres de Français pour la richesse en procédé d’écriture. Ressortez tous les articles de presse sur les personnalités qui ont fait polémique ces 10 dernières années & revoyez vos classiques cinématographiques rattachés au genre pour capter les innombrables références. Ayez un regard critique sur le monde actuel : TV, politique, combat communautaire, tout y passe. Album sombre qui nous plonge dans une atmosphère lugubre, morbide et glauque.
Trop de choses à dire sur ce retour officiel, après 10 ans d’absence.


I – Le choc


Ce qui caractérise le mieux monsieur Bors dans cet album c’est sa volonté d’être contre. De nager à contre courant. D’être contre quoi? Contre tout. Cette volonté de s’opposer, c’est ce qui va orienter tout le reste : le titre de son album, les titres de ses sons, ses thèmes et ses textes.
Choc funèbre, Le Flingue à Renaud, Brûleur de frontières, Suicide commercial, Au jardin des ombres, Le rap n’est plus, De rêves et de cendres.

L’album est un concentré de l’apologie de l’arme à feu, de la mort, et de la destruction. Chaque son vient étoffer un peu plus la richesse du champ lexical de chacune de ces idées en jouant sur les personnifications, les allégories qui soutiennent cette violence lyricale.
Il y a un désir de tout interrompre, de marquer une véritable cassure par des textes hardcores qui incitent à l’action ; une connotation en totale accord avec la pochette de l’album très imagée.

Partagé entre la méthode pacifique (le micro) et la moins diplomate (l’arme à feu) :

« Brûlé par ce courant musical, j’suis sur un trône électrique » – Choc Funèbre


Lino maitrise cette technique : écrire une ligne avec 2 idées qui s’opposent totalement, soit : dans l’idée évoquée ou dans le procédé d’écriture. Les oxymores sont innombrables.


De la même manière qu’on vous dit « prenez le temps de savourer en mangeant », faites de même pour Requiem sinon vous passerez à côté d’un travail d’écriture remarquable. D’autant plus qu’il ne se regarde pas rapper : pas de punchline téléphonée, sur une rime qui résonne en bout d’ligne. Ici, c’est sur commande.




II – Une époque révolue

« Ça claque j’suis là pour frapper sec, souvent m’hisser au top pour charcler l’hiphop, attaquer, marquer l’époque et m’glisser. » – 12è lettre


Le positionnement de Lino est clairement défini. Même si cette époque du rap n’est plus celle qu’il a connu (Suicide Commercial, Le Rap N’est Plus, Ne m’appelle Plus Rappeur), il n’en reste pas moins attaché, ou du moins l’amour qu’il voue à cet art :


« le rap m’a passé l’anneau, souvent au bord du divorce j’tombe dans le panneau, à chaque son qui m’force à revenir on m’dit : « Bors t’es l’meilleur, t’es pas à ta place! », j’réponds moi j’suis là où j’veux être et d’ailleurs qu’est-ce que ça peut t’foutre ? » – Choc Funèbre


Même si le règles du game ont changé, notamment les tendances, les discours et un mouvement qui s’est bling-bling-isé , il se fait sa propre place sans pour autant forcer sur sa légitimité dans le rap. Lino n’est pas là pour la concurrence, mais avant tout pour lui et le public qui le connaît


« Obsédé textuel, j’crache dans la soupe, j’donne tout ! » – suicide commercial ,

la tendance, il s’en fout, il fait ce qu’il sait faire de mieux : écrire, et se livre à son public tel qu’il est sur un marché du rap stérile en innovation, où il n’y a qu’une tendance qui règne, cette « soupe » qui désigne l’homogénéité du style dans le milieu. Ça me fait penser à une ligne de Mac Tyer : « Pour faire du liquide, j’dois vous faire boire de la soupe : NIQUE SA MÊRE ! »


« J’serais une légende vivante si j’étais mort au 18ème siècle
Mais j’sais pas mourir, faut l’admettre, j’suis lucide et pas pressé » – wolfgang


« Ambiance « rap métrosexuel », comment tu planques un flingue dans un legging ? » – Suicide Commercial

III – « C’est pas du Polanski, ma zik touche pas les p’tites ! »

Passons à la partie plus intellect : Lino s’adresse qu’à un public averti. Les références ne sont pas accessibles à tous : Polanski, BHL, Lefty & Donie, Brassens, Gandhi, Mesrine, Pete Rock, CL Smooth, Tupac…


« Dis aux trentenaires qu’ils peuvent rallumer la radio » – Choc Funèbre


Lino parle à ces mêmes personnes issues de son époque qui n’se sentent plus autant représentées « dans l’rap, le mot représenter est mort avec le Beschrelle ». Représenter, Lino sait le faire que ce soit pour « venger son épiderme » ou représenter le quartier par un street code, le dress code de VLB « cartonné Levi’s, les baskets blanches. »

Représenter, oui mais Lino refuse ce statut de leader : « j’suis un leader qui refuse ses responsabilités » cependant c’est quelqu’un de très engagé : dénonciation des guerres, des médias, polémiques d’actualités, des guerres communautaires. Cet album sonne très moderne


« Comment veux-tu qu’on s’comprenne quand c’est TF1 qui fait les présentations ? » – Fautes de Français


« La vie m’étrangle, ils ont délocalisé l’usine à rêves
Détourné la colère du peuple, focalisé sur des minarets » – de rêves et de cendres

oxymore, métonymie, dénonciation de la crise identitaire en France depuis quelques années. « […] qui finance ? Les égorgeurs, Les naïfs prennent la vague bleue Marine » – ne m’appelle plus rappeur

L’album peut se décomposer en deux parties distinctes : une première moitié vraiment caractérisée par cette atmosphère glaciale sur laquelle découle le hardcore, cette violence lyricale jusqu’à l’égotrip qui va de Choc Funèbre à Narco.
Le reste des sons, on est sur des thèmes beaucoup plus universels tournés de manière assez virulente, à la Lino. Les thèmes abordés se fondent bien dans le contexte actuel (critique des médias, crise identitaire, polémique people, attentats, complot.. )

Comme points négatifs, plutôt déçu des gros guests que j’attendais avec beaucoup d’engouement, à savoir : Niro et Youssoupha. Je trouve que les deux ont mal été exploités. Autant ils se greffent bien sur le ton de l’album, mais par rapport à ce qu’ils font habituellement, j’ai trouvé que c’était un peu timide pour Niro et pour Youssoupha ce n’est pas le registre sur lequel je l’attendais. Il est capable de s’investir dans un délire punchlineur, hardcore qui aurait pu, je pense, soutenir vraiment le positionnement de l’album.
Concernant les instrus, je n ai pas été plus impacté que ça, le délire « opéra » pour instaurer un climat glacial, glauque, c’est du déjà vu, même si c’est très bien fait. Je ne sens aucune prise de risque, ce n’est pas le point fort de l’album. Dernier point, pour ceux qui sont beaucoup dans l’agitation, l’ambiance, la variation des flows, ce n’est pas l’endroit où pêcher. Je souligne un flow différent sur VLB.

Il y a quelque chose d’authentique dans cet album : cette volonté de faire choc, de faire choc par une phrase, par deux idées dans une même phrase ; ça se ressent à la fois dans les procédés d’écriture (oxymores, chiasmes..) dans la syntaxe (question rhétorique, énumérations) que dans la richesse lyrique (champs lexical). Ça provoque l’indignation, la révolte. Mais surtout, le message de Lino c’est d’avoir un meilleur accès à la culture et au savoir. De ce fait sa pochette peut faire rappeler le bon dicton : « le savoir est une arme »

 

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