NTM, IAM, Ministère A.M.E.R., Secteur Ä…


Les premiers acteurs durant l’âge d’or du rap en France. Une époque où lorsque tu embrassais le succès, l’impact était beaucoup plus marquant. Les carrières étaient plus longues et moins exigeantes que maintenant. Aujourd’hui, le succès est fragile, éphémère et exige d’être entretenu sans arrêt. Les certifications ne relatent plus le talent des artistes, et la musique n’impacte plus les générations comme ça pouvait être le cas avant. Les projets sont beaucoup moins conceptuels (artistiquement parlant) et finissent par s’évaporer pour ne finalement laisser qu’un vague souvenir décousu de chacun des artistes. Les rappeurs étaient-ils meilleurs avant ?
Ou le changement de consommation est-il le seul responsable ? En tout cas on constate que ces groupes qui ont marqué la fin des années 90 font toujours partie du paysage actuel. Difficile de rendre le micro lorsque l’on a marqué une décennie entière, brisé les codes d’une société pour propulser un genre musical très controversé, qu’est le rap, là où il est.
Là où en est la rap aujourd’hui, était-ce la volonté de cette première génération ? Quels en étaient les codes ? Quelle place, leur succès d’il y a 20 ans, occupe-t-il aujourd’hui ? Nous allons tenter de répondre à ces diverses questions à l’aide de 3 grands axes de réflexion : la vague de retour constatée sur 1an, voire 1an et demi. Ensuite, apprécier les performances de ces divers retours, puis enfin, comment se fait la cohabitation entre ces 2 générations.

« J’rap mon calvaire du bon coté du revolver
Et vole vers les sommets, survole la métropole
Vers nucléaires versés à la manière du verseau
Les flammes forment un cerceau
Chez nous les tombes sont plus nombreuses que les berceaux. » Lino

La vague de retour :

     Mon article commence au 22 Septembre 2014, le jour où le Ministère A.M.E.R. décide de fêter les 20ans de leur album emblématique « 95200 » par un concert à l’Olympia. Bien évidemment, ce concert honore le fantasme que l’on pouvait se faire : la réunion des membres du Secteur Ä sur scène. Je vais interpréter cet évènement à mon avantage et dire que cette idée de réunification le temps d’un concert est née d’une nostalgie très forte, ce qui fera l’idée du 1er paragraphe de cette 1ère partie. Je pense qu’on peut voir en cette date les prémisses d’une vague de retour à laquelle on assistera par la suite.

  La nostalgie continue, le 13 Novembre 2015 (projet finalement repoussé), Marley Salem, producteur, a rendu possible ce projet lourd et ambitieux : un album de reprises des tubes des membres du Secteur Ä par les rappeurs qui connaissent un grand succès commercial actuellement (Black M, Soprano, Nekfeu, La Fouine, Fababy, Youssoupha…). On aime ou on aime pas (l’idée ou l’écoute du projet) cela dit, c’est une première dans le Rap. Une idée beaucoup plus courante dans la variété française, donc, de ce point de vue, je trouve que c’est une bonne idée (personnellement) ne serait-ce que pour réanimer les morceaux de l’époque, sensibiliser le public amateur sur ce qui a été fait par les prédécesseurs et initier à la (re)découverte.

  Il est évident que l’album de Doc Gyneco, « Première Consultation », vendu à pas loin d’1 million d’exemplaires, a grandement contribué au début de la notoriété du Secteur Ä. 25 Septembre 2015 à La Belleviloise, soirée : Classic Only, avec Bruno Beausir aka Doc Gyneco sur scène. J’aurais aimé vous faire un « live report » du show, mais premièrement, je n’y étais pas. Deuxièmement, ça n’est pas le sujet. Mais si j’en crois Baskets Blanches, c’était un showcase très animé et réussi. Avec un public totalement réceptif, où l’émotion y était. Puis, comme je le répète depuis quelques lignes déjà, on devait y sentir une pointe de nostalgie lorsque Passi est monté sur scène le temps d’interpréter « Est-ce Que Ça Le Fait » ? qui s’est conclu par un big hug entre les deux amis d’enfance.
Ce fut tellement un plaisir que c’est reparti pour un tour : 25 mai 2016, le Doc sera sur le parquet de l’Olympia pour célébrer les 20 ans de son album au plus grand succès.

  Malgré cette nostalgie de retrouver les grandes heures des différents groupes, il y a tout de même une certaine forme de réalisme: on n’est pas dans l’utopie absolue de reformer les groupes et entendre des quarantenaires s’égosiller à chanter NIQUE LA POLICE, ça n’aurait aucun sens, tout simplement parce que famille et business ne font pas bon ménage. Ces groupes ont fait leur temps et malheureusement les relations, sur la fin des grandes heures, ne sont pas restées saines ou intactes. On a pu constater cela par l’absence de quelques membres du Secteur Ä sur scène à l’Olympia le 22/09/14, dont Kenzy. Au final on assiste à des retours qui relèvent d’une démarche très personnelle et riche d’expérience.
Lino : Requiem, 12 janvier 2015
• Stomy Bugsy : Royalties le 30 mars 2015
• Busta Flex : « 20 », courant 2016
• Akhenaton – Je Suis En Vie
• Passi – Titre et date indéterminés mais projet prévu (Sûrement pour 2016)
• Pit Baccardi – Habitué aux longues absences, son prochain album devrait lui aussi sortir en 2016
Tous ont fait l’expérience ou ont annoncé un retour au studio pour nous sortir un album solo.

Performances :

     Comme dit en introduction, les albums ne sont quasiment plus armés de concepts imagés ou dans la revendication sociale, c’est très orthodoxe comme pratique. Le son s’est «variet’»-isé , les techniques de rap se sont démultipliées, à partir du moment où le rap s’est lui-même désectorisé des banlieues.
Et pourtant cette vague de retour remet ces pratiques au goût du jour, avec une image fidèle à celle véhiculée dans les années 90 « caillera nineties ». Reprenons l’album d’Akhenaton, « Je Suis En Vie », inspiré du livre Le « Sabre et La Pierre », d’Eji Yoshikawa, qui a grandement inspiré le cover de cet album, autant dans la thématique, que dans l’aspect philosophique du livre : quelles sont les choses qui ont réellement de l’importance dans la vie ? Tout l’album d’Akhenaton s’articule autour de ce questionnement. Malgré l’époque, on reste sur des pratiques « à l’ancienne », avec l’utilisation de nombreux samples & de scratchs qui font leur effet. Un esprit très hip-hop basé sur le partage et l’échange culturel qu’on retrouve dans très peu d’albums actuels. Des clins d’œil dans la musicalité aussi : jazz, blues, soul qu’on peut aussi retrouver dans l’album « Royalties » de Stomy Bugsy.

Ce que l’on note aussi comme pratique qui est propre à cette première génération, c’est un rap porté de messages contestataires : nous verrons en troisième partie que c’est une des raisons pour laquelle cette génération a vu davantage de portes qui leur ont été ouvertes, notamment dans les talk-show et au cinéma. Revenons-en à notre idée : contestataire. Il n’y a qu’à prendre l’album de Lino, un des exemples les plus parlant, pour cela je vous renvoie à ma chronique du 20 janvier 2015. On a tous les ingrédients, un leader d’opinion, un militant. L’actualité, la société, tout y passe ! Un concept graphique et philosophique très marqué en adéquation avec l’endossement sonore.
A retenir, la notion « conceptuelle », c’est quelque chose qui caractérise la génération précédente, on sent qu’il y avait de la réflexion menée de bout en bout, dans tous les outils qui allaient aider à la réalisation d’un projet.
Jetons un œil de l’autre côté de la rive : quel accueil le public fait-il à ces rappeurs qui reviennent 7 à 10 ans après leur précédent album ?
Doc Gyneco, à peine 3H après l’annonce de son concert à l’Olympia, les places étaient comblées (1772 personnes). Et oui, le Doc a marqué les années 90 avec Première Consultation, il a apporté ce style désinvolte à parler de filles, de drogue, de sexe et de rue. Il mélangeait toutes ces thématiques avec sa voix suave, à la manière d’un Snoop Dogg qui a révolutionné la G-Funk. L’engouement est tel que, dans la foulée, une deuxième date de concert a été annoncée par le Doc : 26 Mai à l’Olympia. Les scènes sont les meilleurs baromètres mesurer l’impact de la musique sur le public, donc chapeau !.

En 2012 on apprenait sa signature chez Universal (AZ), choix un peu surprenant dans la mesure où on le pensait sur une fin de carrière du haut de ses 40 printemps, pas de disque d’or à son actif malgré un succès d’estime très fort, donc un avis un peu mitigé sur la question.
Décembre 2013, contre toute attente (ou pas), Lino nous annonce son 2ème solo, donc une attente très forte. Sa promo est plutôt bien markettée, on y voit du monde pour l’exclu clipée « 12ème lettre » : Disiz, Jacky & BenJ, Joey Starr, Passi, Busta Flex Six Coups MC, Seth Gueko, Youssoupha, les Sages Po’, Chien de Paille, Black M, Nekfeu, Georgio, Express Di. Le retour de Lino a sonné comme un évènement dans le Rap, et pour quelqu’un que l’on a pas entendu depuis 10 ans, scores dans les bacs à 12 000 exemplaires la première semaine, CHAPEAU !

Comme performance dans les bacs, on peut aussi souligner celle de « Je Suis En Vie » d’Akhenaton, 2 mois après la sortie, l’album s’est vendu à 20 000 exemplaires.

Cohabitation :

     Dans la première partie du deuxième paragraphe, j’ai évoqué le fait que davantage de portes s’étaient ouvertes à cette première génération, celles des émissions TV et du cinéma. Une première explication: il y a 20 ans, on était davantage sur des médias de masse, aujourd’hui il y a une fragmentation du paysage, on a désormais des médias spécialisés.
Cela dit on peut quand même en parler : les groupes de l’époque sont connus, déjà, parce que musicalement ils ont marqué l’époque mais cela sous-entend autre chose, ils ont marqué la société d’un point de vue politique, avec de très lourdes controverses : Charles Pasqua contre le Ministère A.M.E.R. pour « Brigitte, Femme de Flic », ou encore « Sacrifice de Poulet » (BO du film La Haine) qui les condamna à 250 000Francs, NTM pour son titre Nique La Police. C’est ce qui, avec du recul, a fait toute l’authenticité de ces groupes. Ces démêlés avec la justice et toutes ces controverses, à l’époque où le paysage médiatique n’est pas trop fragmenté, leur a permis malgré tout de pouvoir s’exprimer en TV. Cette culture du dialogue de masse et télévisée est toujours ancrée en eux, quelque part : Akhenaton va être très entendu en TV pour ses idées politiques, son engagement pour des œuvres caritatives et son côté artistique. Pareil pour Joey Starr même s’il n’a pas connu ce capital sympathie, on a eu l’occasion plusieurs fois de le voir en TV pour des talk-show, pour être membre du jury de Talent Street Kid, ou encore depuis Octobre 2015 il est annoncé qu’il sera jury de l’émission Nouvelle Star
Autre point, parfois en tant que réalisateur/acteur/Scénariste : Akhenaton, Stomy Bugsy, Doc Gyneco Kool Shen, Joey Starr, ils comptent tous un passage au grand écran (cinema) donc une dimension artistique très reconnue. On ne va pas s’étendre sur la filmographie de Joey, mais on peut citer les 2 films où il a été nommé, par exemple : Le Bal des Actrices, 2010 (meilleur acteur dans un second rôle) Polisse, 2011 (meilleur acteur nommé par Lumière de La Presse Étrangère , meilleur acteur dans un second rôle nommé par les Césars)

Gomez & Tavarès, 2003 – Stomy Bugsy (récompensé pour meilleur couple à l’écran par les Bidets d’or
Indéniable, les passages en TV et sur grand écran leur permettent d’acquérir une autre notoriété et d’assoir leur identité et de se développer artistiquement dans le domaine de la musique. D’autant plus qu’à leur époque les featuring avec des chanteurs de variétés, ça s’est fait : Ministère A.M.E.R. x Johnny Hallyday | Doc Gyneco x Bernard Tapie | Passi x Calogero
Même si cette première génération avait ouvert les portes pour inspirer les plus créatifs encore, à suivre cette ascension culturelle qu’a connu le rap, aujourd’hui la fragmentation du paysage médiatique fait que ce genre musical est totalement isolé et fera d’Internet son principal média.
Cependant, le 2.0 change totalement les codes notamment au niveau de l’accès à la musique ou de l’information en générale, la proxémie avec l’artiste a totalement changé elle aussi. Le paysage musical n’est plus le même non plus : à l’époque, c’était grosso-modo Paris/Marseille, grâce à Internet, la musique étant plus accessible, la demande croît et l’offre aussi par le même coup donc on voit apparaitre différents styles de rap qui sort de cette banlieue parisienne et dont les techniques se sont grandement démultipliées.
L’harmonie du rap est totalement démembrée : qui a le meilleur flow ? qui a la meilleur punchline ? qui a la meilleure mélodie ? qui a le meilleur univers ? qui a la meilleur plume ? et l’on arrive à un certain résultat : des frictions entre nouvelle et ancienne école, on peut citer Joey VS Booba, Joey VS Maitre Gims.
Puis pour les plus téméraires, on peut relever quelques citations en interview. Globalement les choses déplorées sont souvent les mêmes : cette culture de l’individualisme qui s’est développée à mesure que le paysage médiatique s’est fragmentée. Tout le monde veut voler de ses propres ailes et disparition de cet esprit d’unité.

Conclusion :

     Il n’y aura plus d’impact générationnel et socio-culturel comme ça a pu l’être y a 20 ans. Le rap a trouvé sa force et son authenticité parce qu’il a bousculé la société et s’est nourrit de la controverse et des gros scandales qu’il a provoqué comme  on en voit plus. Mais c’est quelque chose qui a aussi desservi, à tel point qu’aujourd’hui, socialement, on veut le faire reconnaitre en tant que style musical à part entière et le dévulgariser alors que le problème est pris à l’envers : il n’est pas accepté tel qu’il est donc on assiste à une espèce de formatage, on essaie d’en changer les codes pour qu’il soit reconnu à des évènements tels que victoires de la musique, aux NMA, et se « variétise ».
Il y a 20 ans, certainement on manquait cruellement de mélodie, de rythmique, d’ambiance, diversité sonore, de « chanté ». Le truc était un peu uniforme. Aujourd’hui tout ça s’est beaucoup développé mais l’impasse a été faite sur la matière première, les idées, les concepts artistiques que nous avait imposé cet âge d’or du rap. C’est simple, pour moi, un rappeur doit être capable de répondre à : qu’est-ce que ton album signifie ? Et ne pas seulement être l’objet d’un délire ou d’une expression…Justifier le titre, le cover et au moins quelques titres de morceaux.
Aujourd’hui ces choses sont mises de côtés au profit de cette course effrénée au succès, cette course effrénée dans l’entretien du buzz (vous constaterez qu’Alonzo, Gradur, Kaaris sont unanimes sur le fait qu’il est nécessaire de sortir un projet tous les 6 mois). Tout semble converger vers le fait que cette première génération a encore du succès (ventes, concert etc) même si elle n’obéit pas à ces nouveaux codes dans ce rap moderne.
Cependant, il y a bien une règle a laquelle tout le monde se plie c’est l’individualisme (hormis certains rappeurs. Un gars comme Kenzy, fondateur du Secteur Ä, avait réussi quelque chose d’exceptionnel et sans égal jusqu’à l’heure actuelle, selon moi. À son époque, en créant ce collectif aux diverses identité qui fonctionnait un peu comme une holding avec plusieurs filiales mais tout en restant dans le rap : le groupe rap-afro qu’était Neg’ Marrons , le duo lyriciste pur qu’était Ärsenik, Doc Gyneco qu’était sur un style un peu G-Funk, le Ministère A.M.E.R. au cœur de la rue.
Et malgré cette vague de retour en studio, réaliste cela dit, cet esprit d’unité s’est totalement perdu : et cette première génération n’a rien laissé de matériel derrière elle : une plateforme pour promouvoir les talents de demain (par exemple..). C’est la nostalgie qui commande ce retour au studio et en découle des interviews qui ne tiennent plus la route sur les valeurs du rap qui se seraient perdues « le rap c’était mieux avant ». Une place dans le game, oui, le public est là, les ventes le sont, les salles de concert sont comblées, y a certainement plus de ressources que la génération actuelle : un meilleur accès en TV et au cinéma un discours plus conformiste et serein mais y a une grosse part inexploitée qui a manqué d’initiative pour « passer le relai » afin que le rap français puisse être accepté et reconnu dans toute sa dimension.

« Garçon Old school, New school, là n’est pas la question » Rocca

Pensez si l’envie vous prend, à me suivre sur twitter pour échanger, proposer des idées de sujets ou parler rap tout simplement, RDV @Ton Gars Djo

 

 

Ps : J’ai pris seulement certains groupes, j’aurais très bien pu parler des Psy4 De La Rime dont les membres sont toujours bel et bien présents ou encore la Fonky Family, la Mafia K’1 Fry, Booba, Rohff etc

LAISSER UNE RÉPONSE