« J’te coupe la tête et j’te chie dans l’cou ». Sous ses allures de pochade vulgaire, cette saillie entendue aux Rap Contenders, en 2011, traduit à merveille l’état d’esprit de Guizmo. La guerre d’égo d’un battle ? il préfère s’en amuser au moyen d’une punchline surprenante. Exemple parmi tant d’autres de l’originalité du MC francilien.
Le protégé de Yonea et Willy est un rappeur aux multiples préoccupations, et manie aussi bien les sujets sérieux que les thèmes plus légers. Quand il ne part pas en egotrip, Guizmo chante les femmes – Le premier chagrin du jour, Bisous, T’es juste ma pote –, la routine – La vie est un thème – ou l’autodestruction – 10G, Dans ma ruche, Le café -. Le rappeur de Villeneuve-la-Garenne n’oublie pas non plus la chose politique, en témoignent ses pamphlets Qui sera le prochain ?, morceau relatif à l’affaire Adama Traoré, et El Connerie, subtil jeu de mots adressé à la ministre du travail, Myriam El Kohmri.
A 26 ans, il a sorti son 5ème projet, GPG, le 3 juin 2016. Il défend cet opus – et les précédents – à La Cigale le 22 octobre dernier, devant 2 000 spectateurs surchauffés.

Une foule variée, en osmose avec l’artiste

La fille d’attente est riche d’enseignements sur le caractère hétéroclite de la fan base de Guizmo. Je suis persuadé d’être le doyen, jusqu’au moment où, une fois à l’intérieur, je remarque ce père de famille avec ses jeunes enfants, un peu interdit au moment de répondre à l’appel de Guizmo « y’a des guizmettes (équivalent des claudettes) ici ou quoi? ». La plupart du public a entre 16 et 24 ans, et est majoritairement masculine (à hauteur des deux tiers). Niveau style vestimentaire, il y a de tout. Disons que ça va du petit babtou bien sappé au combo survet’ Lacoste/bob. La deuxième hypothèse étant plus rare que la première.
Guizmo arrive moins de vingt minutes après l’horaire annoncé, bière à la main. Il entame sa prestation par Guzman, premier clip de GPG. Il enchaine par un premier hommage à l’Île-de-France: « ici c’est Paname, on est chez nous ». Il poursuit en rappelant ses origines sociales, pleine de métaphore sur « l’en dessous », un autre de ses thèmes récurrents : « j’étais tortue Ninja, je reviens en maître Splinter ». La foule est ravie, le dj envoi du guizi ouzou, sisi coucou. Le show est lancé.
Guizmo parle de l’affaire Adama Traoré, sous l’ovation du public. Les spectateurs répliquent à l’appel du MC et donnent du « assassin de la police, ouh ouh, nique la police ». Certains jeunes semblent tout juste sortis du collège, mais multiplient les doigts d’honneurs envers la police. Si ça fait partie du jeu, c’est peut-être l’une des limites du mimétisme iconique provoqué par l’artiste, avec les hourras qui accompagnent chaque appel « à tous mes alcoolos » de Guizmo. L’essentiel est ailleurs : la foule est sens cesse sollicitée, il y a une véritable alchimie entre l’artiste et le public, le premier multipliant les remerciements au second « pour le soutien et la force donnés ».
Guizmo ne se limite pas à GPG, et joue des sons de ses albums précédents. Précision inattendue au moment d’entamer Normal, son hit transitoire entre les Rap contenders et sa carrière solo : « Sachez qu’Aronstrong (le destinataire des propos cités en introduction) c’est un bonhomme, pas comme beaucoup de salopes que je citerai pas ! » Coucou L’Entourage.

« Guizmo, c’est Patrick Bruel »

Symbole du caractère hétérogène du public, Emma a 24 ans et travaille au Crous de Bordeaux. Elle a fait le déplacement pour applaudir Guizi. Lorsque le public chante Attendez-moi de A à Z briquets et portables en l’air, elle remarque, très justement: « Guizmo c’est devenu Patrick Bruel, il a même pas besoin de chanter, le public le fait pour lui ! »
C’est un vrai spectacle, avec des invités et un entracte. Lil Taï-Z, également chez Yonea et Willy, vient participer à la fête pour VRC, son feat avec Guizmo. Le MC de 16 ans, qui a déjà sorti deux projets, fait preuve d’une présence scénique absolument folle pour son jeune âge. L’interlude est inédit: deux personnes sont extraites du public, pour un battle de danse. Alexis « du 92 » affronte la jeune Nola, 15 ans. Guizmo: « Je vais rester éloigner de toi, je suis pas La Fouine ». Éclat de rire général. Nola surclasse Alexis, qui se sent quand même bien sur scène. Si bien que Guizmo doit faire le ménage, dans un esprit bon enfant. « Il fait quoi lui ? Raccompagnez-le les gars! ». Quatre danseurs hip-hop – professionnels cette fois – remplacent les spectateurs devenus vedettes d’un soir. Les quatre bonhommes, dont deux n’ont même pas douze ans, proposent cinq minutes de prouesses, entre saltos et combinaisons à plusieurs. La foule est en plein kiff, comme Guizmo, clope au bec sur scène, face aux acrobaties de ses danseurs.


Guizmo et son Jazz Band

Après cet intermède dansant, des musiciens apparaissent. Guizmo passe alors de rappeur à artiste : « je suis pas un rappeur, je fais de la musique ». Indéniablement, cette démarche sert la discipline. À ceux qui qualifient le rap à de musique nègre (voir le programme présidentiel d’Henri de Lesquen, dont le souhait est de « bannir la musique nègre des médias »), Guizmo offre une véritable performance musicale. Guizmax en acoustique éclaire le texte en lui donnant sens et profondeur. Le café avec des musiciens prend les traits d’une peinture sociale, façon strip-tease. Après le retour du dj pour quelques sons, dont L’homme qui a peur, la foule est en feu. Mehdi « mon gars sûr qui assure ma sécurité à chaque concert » doit même évacuer les personnes victimes de malaises dans la fosse.
Le band revient et entame le final par Smell like teen Spirit de Nirvana, pendant que Guizmo saute dans la foule. Folie. Le concert s’achève par « Attendez-moi », dans une nouvelle version. Même scénario, mêmes briquets, même chant populaire. La douceur de l’acoustique en plus. Guizmo est en pleurs et quitte la scène. Frissons.
Battle de danse, impro, rock, émotion, message politique: il y a eu de tout dans ce spectacle de presque trois heures. 25 ans, quatre albums, une mixtape, une tournée de deux ans, un registre étendu et des skills variées: le Guizmo capuché des Rap Contenders ne chie plus dans le cou de personne. Il n’a plus le temps pour ça: il fait de la musique.

Lucas Rougerie

Twitter: @lucasrougerie

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