Pour le romancier brésilien Paulo Coehlo, « c’est la possibilité de réaliser des rêves qui rend la vie intéressante ». S’accomplir à travers une passion, que ce soit un art ou un sport, s’inscrit dans les conseils du romancier brésilien. C’est une façon comme une autre de s’éloigner, au moyen de sacrifices et de concessions, du triptyque « métro, boulot, dodo ». C’est pourquoi Anatole France, écrivain français, préfère « la folie des passions à la sagesse de l’indifférence ». La littérature favorise la réflexion et l’évasion. Mais, pour le lecteur, c’est une pratique prisonnière de son support : rares sont les manifestations de joie expansive face à un écrit apprécié.
A contrario, la musique est un art où l’engouement exprimé transcende les présupposés sociaux. Dans un concert, les différences de statut s’estompent. Chacun manifeste son rapport à la prestation proposée par un comportement libéré des contraintes liées à la position sociale. Parallèlement, il semble difficile pour un musicien de se produire sur scène sans entretenir une relation irrationnelle avec son art. C’est encore plus vrai dans le rap, où il est souvent de bon ton de se donner corps et âme lors d’une représentation. La démarche d’A2H, qualifié de « brûleur de scène » par les illustres Raggasonic, illustre ceci. Le rappeur de Melun (77) a sorti son troisième album, Libre, le 15 avril dernier. Il met son adoration pour le son à la base de son investissement : « la passion et l’amour que j’ai pour cette musique ont nourri mon envie de me lancer ».

La passion est le moteur des artistes, en ce qu’elle conditionne leurs actions. Un peu comme en amour, finalement. Féru de hip hop depuis les prémices du mouvement, Gwillerm assure, via sa structure all fresh distribution, la diffusion physique et digitale de nombreux rappeurs : Némir, Lomepal, Georgio ou encore A2H. Ce self-made man du rap français se présente comme l’une « des nombreuses fourmis ouvrières qui ont contribué à installer le mouvement hip hop en France ». Un concert de Public Enemy, à Saint Brieux (!), lui sert de révélation. C’est « un big bang sonore qui donne l’impulsion de toute une vie ». C’est aussi cette ambiance liée au hip hop, à travers son aspect pluridisciplinaire, qui convainc Jo l’Affront, MC du 93. Celui qui a connu les balbutiements du phénomène entre la fin des années 1980 et le début des années 1990 raconte : « je n’avais même pas dix ans quand j’ai vu des mecs breaker pour la première fois. Je pense qu’avoir été au début de quelque chose, même en tant que spectateur, rend l’investissement naturel ».

La motivation est nourrie par l’ampleur du défi à relever. On le vit tous : ce cercle vertueux conditionne la majorité de nos actions. Un objectif élevé ou prestigieux galvanise celui qui le poursuit, quand l’inverse décourage et restreint l’effort. Alors, puisque vivre de sa musique est le lot de peu d’élus, l’envie de s’investir fait rarement défaut.
Seulement voilà, la motivation se heurte bien souvent à des considérations plus tangibles. Se lancer dans le rap lorsque l’on est sans le sou constitue, en apparence, le chemin le plus sinueux vers l’autosuffisance. Si Guillaume Tranchant alias Gringe estime, dans le film Comment c’est loin, que la meilleure manière d’éviter les agressions sociales liées au quotidien de travailleur est de fuir les open space, cette attitude ne règle en rien les galères matérielles inhérentes à la vie de tous les jours. Du coup, il faut ruser. Pour faire face aux délicatesses financières indissociables de l’adolescence, Gwillerm monte, à la fin de ses années collège, une émission de radio « pour recevoir les albums gratuitement ». Avant de vivre de ses sons, A2H encadrait des séances en studio dans des maisons des jeunes et de la culture (MJC). Pink Tee, rappeur lillois, enchaîne les petits boulots. Celui qui sort son projet « Freebies vol.1 » à la mi-novembre facture une carrière déjà riche et variée. Il détaille: « j’ai notamment travaillé au KFC entre 2010 et 2013, avant de tourner une pub pour BTWIN à Londres: 800 euros pour 2 jours sur place c’est pas mal non ?! C’est ce qui m’a permis de reprendre mes études. J’avais un salaire et demi d’avance ». Seulement voilà, il est délicat d’allier le rap et les études sans suivre de formation rémunérée : « j’ai voulu partir sur un BTS pour travailler rapidement mais je n’ai jamais trouvé mon alternance. Du coup, je n’avais plus de thune. C’est là qu’est arrivé le choix entre Apple, à mi-temps et Nike, en 35 heures. J’ai pris Nike ».

Certains artistes chérissent ce côté « débrouille », en ce qu’il participe au charme de la discipline. May Hi, aperçue en featuring avec Spri Noir sur le morceau « La nuit », explique: «j’ai de la chance parce que j’ai des connexions grâce auxquelles j’ai pu réaliser mes précédents projets pour presque rien. Mais j’aime bien ce système de « moyens du bord », parce que ça rend la conception de la musique plus vraie ». C’est aussi dans cet esprit de débrouille que Pink Tee a enregistré son précédent projet, « C.O.O.L », sorti en 2013 : « on avait fait un échange de bons procédés avec l’ingénieur. Je n’ai rien payé, en échange de quoi il avait un pourcentage sur ce que je gagnais ».

L’artiste amateur est un peu le col bleu des cols blancs. Démarrer, c’est aussi briser la barrière symbolique entre « eux » et « nous », chère à la sociologie des classes populaires, et se démarquer pour intégrer un cercle fermé où l’accueil chaleureux n’est, en apparence, pas légion. Rappelons-nous de cette punchline du désormais tatoueur Sinik « mais depuis quand des rappeurs amateurs veulent jouer les bagarreurs ? Petit si tu savais des comme toi j’en avale trois par heure ! » (Sinik, « Assassin», 2005). Si les cadeaux sont rares, tout ceci relève bien souvent du jeu. Rappelons-nous du faux clash – assumé – entre ce même Sinik et Gaiden en septembre 2012, pour permettre au second de profiter de la notoriété du premier.
On pourrait penser que la frontière entre les artistes installés et les profanes est également genrée. Faux pour May Hi, qui contredit toute idée de misogynie. L’artiste à la voix rauque, dont l’EP « Lovely mind (2015) » est toujours disponible sur internet, s’attache à couper court aux poncifs : « c’est vrai qu’on entend souvent dire que dans le milieu urbain, il y a une différence de traitement entre les filles et les mecs. Pour ma part, je ne la vois pas et ne la subis pas ».

Finalement, chacun semble libre de se faire sa place, à condition de fournir les efforts nécessaires. Du coup, après avoir mis un pied dans le milieu, un nouveau défi apparait : perdurer. Déjà, il faut s’adapter aux mutations constantes d’une industrie musicale aussi bien touchée par la crise du disque qu’influencée par les nouvelles pratiques de son auditoire. De nos jours, sortir un disque ne suffit plus. Sauf à présenter des chiffres de vente comme Nekfeu (on compte 156 600 exemplaires Feu et Feu-Réédition vendus au 31 décembre 2015), il faut faire vivre son opus, comme A2H : « c’est grâce aux concerts que je vis de ma musique, que ce soit des « prestas » de showcase ou des concerts avec des musiciens, toutes ces activités me permettent de vivre de mon rap ». Et puis, même installé, il ne faut pas hésiter à se diversifier. Le rappeur de Melun cumule les casquettes de producteur, de beatmakeur et de musicien en plus de son activité de rappeur : « je bosse quasiment everyday/everynight. C’est le sacrifice d’une vie ».
Aujourd’hui, la diffusion passe de plus en plus par l’écoute gratuite. Or, les revenus liés aux plateformes de streaming restent faibles. Il est difficile pour des artistes à l’audience encore modeste d’en vivre. En témoigne Pink Tee et son large sourire au moment d’évoquer les 3€43 reçus en échange des 50 000 vues de l’un de ses clips. Du coup, Gwillerm incite les artistes à prendre cette conjoncture en compte : « les revenus sont majoritairement générés par le streaming (…) Les revenus sont plus petits mais cette baisse est compensée par une forme de régularité ». A2H insiste également sur l’importance de rester productif : « il faut toujours être actif et avoir quelque chose à défendre pour prétendre à des prestations live. C’est pour cela que j’essaie d’être très créatif ». Ce dernier sait de quoi il parle. Il avance à un rythme étonnant. A 28 ans, il facture déjà dix projets, dont trois albums. Sans compter la « Summer Stories Kushtape vol.2 », sortie le 2 septembre dernier.

Pour parvenir à ses fins et maintenir une production régulière, s’avoir s’entourer est un atout. Gwillerm pointe la rareté des artistes qui réussissent à s’en sortir par eux-mêmes : « C’est peu fréquent, même s’il y a chaque année un ou deux nouveaux venus qui percent sans l’appui d’une famille déjà en place ». Ainsi, s’appuyer sur un réseau établi est un tremplin favorable au décollage d’une carrière. C’est dans cette idée que la MZ a bénéficié de l’expérience de Zoxea, membre des Sages Poètes de la Rue.
A défaut de bénéficier d’une « famille déjà en place », se constituer sa propre équipe semble être une option tout à fait crédible. Jo l’Affront confirme : « ce qui m’a poussé à continuer c’est le côté équipe, j’ai pratiquement toujours été dans un groupe, et j’ai toujours aimé le côté partage ». Pink Tee poursuit, insistant sur le rôle crucial d’un entourage de qualité : « la formation progressive d’une équipe, avec laquelle on a un délire commun, m’a également aidé. Aujourd’hui on est quatre, avec des rôles bien répartis : un directeur artistique, un responsable de la communication et un juriste qui s’occupe de l’administratif. C’est très stimulant, on veut donner le meilleur de soit même pour son crew. Ça facilite le travail ».
Du coup, la signature en maison disque perd son lustre d’antan. Gwillerm s’interroge même sur l’intérêt de solliciter une telle structure : « sachant qu’il n’y a pas de spécificité sur le volet distribution entre le fait d’être en major ou via un distributeur, s’il n’y a pas non plus de spécificité sur l’aspect promotionnel, le rôle de la major se résume à celui d’une banque ».
De plus, il existe aujourd’hui des alternatives sérieuses et concrètes aux maisons de disques. Freebies, le nouvel EP de Pink Tee, bénéficie d’un accompagnement de qualité, sans maison de disques : « mon projet est réalisé par un véritable ingénieur du son et enregistré au Red Bull studio à Paris. Et puis ma ville me soutient à travers notre Centre Euro Régional des Culture Urbaines, le Flow, grâce auquel j’ai un studio à disposition chaque semaine ».

A premières vues, faire du rap populaire et pro teenagers comme Maitre Gims prend les traits d’un remède ultime aux problématiques matérielles. A condition de s’assoir sur l’éthique. On taxe souvent les rappeurs délaissant leurs convictions originelles sur l’autel du consensualisme de vendre leur âme au diable. C’est pourquoi May Hi préférait rester confidentielle plutôt que de se plier aux exigences du marché. « Pour dire la vérité, mon but n’est pas de percer. Je fais du son pour l’amour du son. Par conséquent, je ne ferais aucune concession. La musique commerciale n’a aucune âme, aucun esprit. Je préfère ne pas percer et continuer à faire de la musique qui me ressemble plutôt que de devoir changer pour plaire à Mr Tout Le Monde ». C’est aussi la démarche d’A2H, guidé par son « rôle à jouer pour sa musique ».

Faire vivre sa musique en préservant son éthique artistique est un combat permanent, que Georgio mène d’une manière originale. Le rappeur du 18ème arrondissement de Paris n’a pas hésité à mobiliser le crowdfunding pour construire son opus Bleu Noir. Selon le site goodmorningcrowdfuning.com, cette méthode « consiste en l’association d’un grand nombre de personnes investissant un petit montant qui permettent aux porteurs de projets de trouver les fonds demandés ». Peu importe le montant du don, ce mode de financement a surtout pour vertu de libérer l’artiste des contraintes de ses producteurs. Il s’agit d’un compromis idéal pour ceux qui veulent se financer en faisant fi, entre autres, des directives de maisons de disques. Il y a un côté gagnant-gagnant. Et puis, le public est placé au centre du processus de création.
Le pari de Georgio a payé. Outre les 6000 exemplaires écoulés – un chiffre honorable de nos jours – les près de 2000 contributeurs ont permis la sortie d’un album couronné d’un véritable succès d’estime. En effet, Georgio est aujourd’hui de ceux dont on tire le portrait dans Le Monde.

Lucas Rougerie

 

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